HARCELER SANS RELACHE, UNE HISTOIRE CALAISIENNE

Encore une fois 

Mardi 11 mai 2021, les personnes exilées et les associations actives à Calais ont eu pour la 3ème fois le plaisir de découvrir un référé mesures utiles demandant l’expulsion des lieux de vie des quais Tamise et Danube et du pont Faidherbe. 

Demain, mardi 18 mai 2021 à 10 h 30, le Tribunal administratif de Lille devra trancher sur la nécessité et l’urgence d’expulser une nouvelle fois ce lieu.

La mairie, dans son habituel élan de civisme, motive son injonction judiciaire par plusieurs moyens plus aberrants les uns que les autres. On y trouve ainsi une supposée inaccessibilité de la porte d’accès d’un réseau d’assainissement, la présence « de très nombreux détritus », « de sérieux problèmes de sécurité, de salubrité, de tranquillité et d’atteinte à la dignité ». 

Violents, vous dites ? 

C’est pourtant bien cette mairie qui met en danger la vie des personnes exilées. Forte de son incapacité à proposer des conditions dignes de (sur)vie, celle-ci préfère exposer des supposées violences de la part de ces personnes. Elle justifie ainsi toute une politique de harcèlement permanent maintenant les personnes exilées à Calais dans des conditions de vie déplorables. 

Ces pratiques, bien que masquées par des procédures dites légales, relèvent d’une violence insidieuse mais bien réelle. Le système d’errance activé par des politiques racistes et xénophobes relève d’une volonté précise : décourager les personnes exilées vivants à Calais afin de forcer leur éloignement. 

Et la réalité ? 

La mairie de Calais l’a déjà prouvé, elle n’a que faire de la réalité et de la nécessité de ces lieux de vie en raison de l’absence de solutions dignes et pérennes. Cela a notamment été démontré par le tribunal de Lille le 26 Mars 2021 concernant la demande d’expulsion du lieu de vie « BMX ». En effet le référé mesure utile a été rejeté en raison des motifs invoqués par la mairie qui résultent être insuffisants et fallacieux. 

Ce nouveau référé mesures utiles s’inscrit donc dans un contexte plus global. Nous ne comptons plus les expulsions toutes les 48h ainsi que les expulsions « surprises » des différents lieux de vies, la démesure du dispositif policier, la surveillance et les violences quotidiennes sur les personnes exilées à Calais. 

Nous ne cesserons jamais de combattre ces pratiques systémiques et continuerons de mettre tous les moyens en œuvre pour contrer les volontés politiques de ce système inhumain. 

La Cabane Juridique

Crédit photo : Julia Druelle

Stop aux contrôles d’identité – discriminatoires – à Calais

Le 5 mai 2021, la police nationale du 62 a organisé une opération de contrôle dans le quartier de la gare de Calais pour « la lutte contre l’immigration clandestine ». Elle n’a pas hésité à publier sur twitter avec fierté des images de ce contrôle. 

Sous couvert d’une ambition de protection des citoyens, les contrôles d’identités participent à une politique de surveillance constante. En remettant en cause le bien fondé de la présence des individus dans l’espace public, en conditionnant leur liberté d’aller et venir à la présentation de documents, ils illustrent la politique répressive, sécuritaire et liberticide de l’Etat[1].

A la frontière franco-britannique, ces chasses à « l’étranger » maintiennent les personnes dans une situation d’angoisse, de précarité et d’exclusion, qui les enferment dans le cycle long des violences d’Etat. Quelle fierté peut-on avoir à traquer des individus placés dans une situation de misère et d’errance ? 

Et vive la lutte contre l’immigration ! 

Si la police se présente comme figure de proue de la lutte contre l’immigration clandestine, la Cabane Juridique tient tout de même à rappeler que les opérations de contrôle sur réquisition du procureur de la République, dans un lieu et pour une durée déterminée, ne peuvent être réalisés « aux seules fins de contrôler la régularité du séjour des personnes contrôlées »[2]. Ainsi, nous demandons que la base légale de ce contrôle soit rendue publique.

Déshumaniser les personnes en situation d’exil. 

Aligner contre un mur, empêcher du revers de la main de descendre d’un bus, telle est la manière dont la police se plait à contrôler. Ces pratiques sont dégradantes, humiliantes et violentes pour les personnes subissant le contrôle, dont les visages ne sont pas floutés[3].

Ces mises en scène représentent les personnes en situation d’exil comme dangereuses, qu’il faudrait placer en situation de soumission. L’immigration n’est pas un crime. Non à la criminalisation et la déshumanisation des personnes exilées. 

Racisme, quand tu nous tiens. 

Sur les trois photos publiées par la police nationale, les huit personnes en situation de contrôle sont toutes des hommes noirs. En France, un homme perçu comme noir ou arabe a 20 fois plus de chance de se faire contrôler[4]. La couleur de peau n’est pas un motif juridique valable pour contrôler. 

Ces choix iconographiques témoignent des représentations racistes des personnes noires comme étant indésirables et irrégulières sur le territoire français. Ils nous éclairent sur les motivations de la police. Ils renforcent l’imaginaire collectif. 

A Calais, les contrôles d’identité discriminatoires sont quotidiens, et leur promotion par les autorités étatiques témoigne de leur banalisation.

Non aux contrôles d’identité discriminatoires ! Nous demandons l’inscription dans la loi de l’interdiction des contrôles au faciès, et l’obligation de délivrer un récépissé à chaque personne victime d’un contrôle. Nous demandons la fin des contrôles d’identités.


[1] Parrot, Karine, Carte blanche. L’Etat contre les étrangers. La fabrique éditions, 2019, p.204 

[2] DC n° 2016-606/607 QPC, 24 janvier 2017

[3] N’en déplaise au droit à l’image dans l’espace public. Article 9 du Code civil ; CA Paris, 16 juin 1986 

[4] Rapport du défenseur des droits, Relations entre la police et la population, 2017 

JUSTICE pour la famille de Aleksandra, suite

« C’est l’histoire de la mère qui a rêvé de la naissance de son enfant.
Mais malheureusement, des mains noires qui se disaient policières, qui n’avaient ni conscience, ni droits de l’homme, ni compréhension envers une femme enceinte, m’ont privée de mon rêve.
Mon histoire commence par une nuit froide du 2 septembre 2020, sur la plage que nous essayions de quitter pour aller en Grande-Bretagne.
« 

C’est ainsi que commence la lettre de R Sharif, mère d’Aleksandra H.

Nous sommes solidaires avec la famille, pour laquelle la mort de Aleksandra n’est en aucun cas un accident.

La famille d’Aleksandra, la mère enceinte de 35 semaines, a été interceptée sur une plage par la police alors qu’elle s’apprêtait à tenter le passage vers le Royaume-Uni en bateau.
R. a perdu les eaux et, malgré les appels à l’aide, la police ne lui a pas apporté de soins médicaux.
Au lieu de cela, la famille a été contrainte à attendre sur la plage et dans le froid pendant des heures.
Ce n’est qu’après le passage d’une autre patrouille de police, le matin, qu’elle a été emmenée à l’hôpital.
Il était trop tard pour qu’Aleksandra survive.

Les parents ont depuis porté plainte, plainte qui est désormais entre les mains de la justice.
Après la première lettre de la mère, une réponse de la préfecture et cet autre article, voici une déclaration de soutien à la famille par des ami.e.s et des associations.

In English and Sorani Kurdish here.

Toutes les rues s’appellent «Calais»

En 2015, 800 personnalités signaient l’appel de Calais pour alerter l’opinion publique et interpeller le gouvernement sur l’inhumanité des conditions de vie dans la « jungle de Calais » – bidonville d’État.

Ainsi, la Cabane Juridique est née, ayant pour mandat : l’accès au droit.

Qu’en est-il 5 ans plus tard ? Maltraitance et répression sont le quotidien institutionnalisé des personnes exilées et des associatifs à Calais.

C’est pour cela qu’aujourd’hui la Société des Réalisateurs de Film publie une nouvelle tribune : https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/toutes-les-rues-sappellent-calais-20210503_KPGBLTQHS5EQ7EVOPXETRZSNUA/

Ils exigent une « prise en charge inconditionnelle des personnes exilées sur l’ensemble du territoire et la mise en place d’une véritable politique d’accueil, dans un cadre digne et respectueux ».

La Cabane Juridique soutiens pleinement cette initiative, et vous appelle à la soutenir.

JUSTICE POUR LA FAMILLE D’ALEKSANDRA

Le 19 février 2021, Rupak Sharif et Hazhar Ibrahim portent plainte contre les forces de l’ordre pour violences volontaires sur une femme en état de grossesse, non-assistance à personnes en péril et mise en danger d’autrui, ayant possiblement causé le décès de son enfant, Aleksandra, à la naissance. Ces parents originaires du Kurdistan irakien, demandent que la justice fasse la lumière sur les évènements intervenus cette nuit-là.

Aujourd’hui, nous, organisations présentes auprès des personnes exilées à la frontière franco-britannique, soutenons la plainte déposée par Rupak Sharif et Hazhar Ibrahim.

La nuit du 1er au 2 septembre 2020, aux environs de 4 heures du matin, sur le littoral à proximité d’Oye-Plage (62), un groupe de personnes exilées sur le point de franchir la Manche se font interpeller par une patrouille des forces de l’ordre. Rupak Sharif et Ibrahim Hazhar font partie de ce groupe et sont accompagnés de leurs deux enfants, âgés de 9 et 2 ans. Rupak Sharif, la mère, est alors enceinte de 35 semaines. 

Selon les propos rapportés par la famille, peu de temps après leurs interpellations, Rupak Sharif ressent de vives douleurs et perd les eaux. Rupak Sharif et Ibrahim Hazhar demandent, à plusieurs reprises, l’aide des forces de l’ordre pour se rendre en urgence à l’hôpital, en vain. Au terme de près de trois heures d’immobilisation dans le froid, les forces de l’ordre quittent les lieux sans procurer aucune aide à Rupak Sharif, malgré son état de santé et les sollicitations de la famille.

Vers 7 heures du matin, la famille tente de se réchauffer en attendant de pouvoir rejoindre Calais. Par l’intermédiaire d’une autre patrouille, les secours sont finalement contactés et une ambulance est dépêchée. 

Rupak Sharif est prise en charge en urgence au centre hospitalier de Calais où elle donne naissance à Aleksandra Hazhar. A sa naissance, la petite fille doit faire face à de nombreuses complications neurologiques et respiratoires. Trois jours plus tard, malgré les efforts du corps médical, l’état de santé d’Aleksandra Hazhar ne s’améliore pas. Avec l’accord de ses parents, la décision est prise d’arrêter l’assistance respiratoire. Aleksandra Hazhar décède le 5 septembre 2020.

Traumatisés par ces évènements, Rupak Sharif et Hazhar Ibrahim décident de déposer une plainte. 

Une enquête a été ouverte du chef de non-assistance à personne en péril et omission de porter secours. 

Peu après ce dépôt de plainte, le préfet du Pas-de-Calais publie un communiqué exemptant les forces de l’ordre de toute responsabilité dans l’enchaînement des faits ayant conduit à la mort d’Aleksandra Hazhar. La préfecture affirme notamment que « aucun des migrants n’a fait part de difficultés particulières ». Ce communiqué est en contradiction totale avec les déclarations des victimes, Rupak Sharif et Hazhar Ibrahim.

Nous, organisations présentes auprès des personnes exilées à la frontière franco-britannique, n’adhérons pas à la version des événements communiquée par le préfet. Nous nous déclarons solidaires de Rupak Sharif et Hazhar Ibrahim dans leur désir de justice quant aux événements auxquels ils ont dû faire face. Nous suivrons donc avec attention l’avancée de l’enquête et ses conclusions.

Associations signataires :

ACC Minorités visibles

AMiS

Auberge des migrants

Collective Aid

Gisti

Emmaüs France

La Cabane juridique

Migration 59

MRAP Littoral dunkerquois

Refugee Infobus

Refugee Women’s Centre

Salam Nord/Pas-de-Calais

Solidarity Border

Utopia 56

À Calais, les habitants d’un terrain expulsés une nouvelle fois sans respect de leurs droits

Ce matin, le mardi 27 avril à partir de 6 h 30, une nouvelle expulsion a eu lieu derrière le Conforama à Coquelle (chemin des Salines). 

16 vans de CRS, 2 voitures de polices nationales, 10 minibus de polices nationales, 8 bus de gendarmes, 6 motos de gendarmes, 5 voitures banalisées, 5 vans de polices nationales, ainsi que 7 bus en directions de Centres d’analyse et examen des situations (CAES) ont été réquisitionnés.

 Au total, 110 personnes ont été forcées à monter dans des bus vers des destinations inconnues, sous couvert de « mise à l’abri ».

Les expulsables ont des droits. 

Toute expulsion doit se baser sur une décision de justice. Nous n’avons aucune information sur la base légale de ces expulsions, et ne savons pas si un quelconque juge a pu l’autoriser. En effet, lors de l’opération, les forces de l’ordre n’ont pas pu communiquer aux équipes présentes la décision autorisant cette expulsion.

Les habitants du terrain doivent être informés de la décision d’un juge. La décision doit donc être notifiée via un affichage aux habitants du site expulsé. À notre connaissance, cela n’a pas été le cas. 

Pour rappel, le Préfet du Pas de Calais a été assigné en justice dans le cadre de l’expulsion de la « jungle d’Hôpital » du 29 septembre dernier pour une expulsion sans base légale. Nous sommes en attente de l’audience en appel.

Ce détournement du droit empêche les habitants du terrain de faire valoir leurs droits devant un tribunal.

Cette expulsion s’est déroulée, encore une fois, sous la contrainte avec une « mise à l’abri » forcée. En effet, au vu de l’ampleur du dispositif, le large périmètre, la réquisition de nombreux bus, l’absence d’information sur la destination de ces bus, et le fait que des personnes étaient de retour à Calais le jour même : la contrainte n’est plus à démontrer.  

Ces opérations de « mise à l’abri » ne sont en réalité que des opérations d’éloignement et d’invisibilisation des personnes forcées à l’errance permanente.

De nombreux effets personnels ont été volés. En effet, au moins 208 tentes, ainsi que de nombreux effets personnels ont été saisis, selon les données de Human Rights Observers. 

Nous rappelons que ces expulsions entraînent des violences physiques, psychologiques, destructions matérielles évidentes.  Les associations sont également victimes de ces expulsions : en plus de pallier les défaillances de l’État, elles doivent répondre aux demandes matérielles urgentes, à la perte de nombreux contacts, … 

Signataires :

La Cabane Juridique

Refugee Info Bus 

L’Auberge des Migrants

Human Rights Observers

Salam/ Nord Pas de Calais

Woodyard

Énième expulsion à Calais : un harcèlement étatique à défaut d’une politique humanitaire

Hier 6 avril, entre 15h et 18h, six opérations d’expulsion de grande ampleur se sont déroulées à Calais. Sans aucune opération de mise à l’abri concomitante, les personnes exilées ont été expulsées de leur lieu de vie. Les équipes HRO ont dénombré au moins 126 tentes, 170 bâches et 77 couvertures prises aux personnes exilées par les forces de l’ordre. Au moins 76 de ces tentes contenaient des affaires personnelles qui n’ont pas pu être récupérées. Les personnes expulsées indiquent avoir notamment perdu dans cette opération de nombreux objets de valeur tels que des documents d’identité, des médicaments, des téléphones portables ou encore de l’argent. 

Hier 6 avril, entre 15h et 18h, six opérations d’expulsion de grande ampleur se sont déroulées à Calais. Sans aucune opération de mise à l’abri concomitante, les personnes exilées ont été expulsées de leur lieu de vie. Les équipes HRO ont dénombré au moins 126 tentes, 170 bâches et 77 couvertures prises aux personnes exilées par les forces de l’ordre. Au moins 76 de ces tentes contenaient des affaires personnelles qui n’ont pas pu être récupérées. Les personnes expulsées indiquent avoir notamment perdu dans cette opération de nombreux objets de valeur tels que des documents d’identité, des médicaments, des téléphones portables ou encore de l’argent. Ces expulsions sont intervenues alors que les températures sont tombées hier à 3°c. Les autorités ont choisi de ne pas activer le Plan Grand Froid tout en enlevant à près de 300 personnes leurs abris de fortune, les laissant ainsi sans protection contre la grêle et la neige. 

Le Commissaire central de Calais, présent au moment de ces opérations, a justifié ces expulsions sur la base du flagrant délit d’occupation de terrain, et ce alors même que la flagrance ne peut pas être une base pour expulser. Il est particulièrement éloquent qu’une de ces opérations d’expulsion intervienne onze jours seulement après une décision de justice favorable aux habitants d’un de ces terrains. En effet, par une ordonnance du 26 mars 2021, le tribunal administratif de Lille avait rejeté la requête en référé mesure utile de la commune de Calais visant à faire expulser le terrain habité par la communauté Erythréenne. Le juge avait notamment relevé que, sur ce terrain, « les services de l’Etat ont érigé, au profit des migrants, des installations sanitaires, et où l’association la Vie active, mandatée à cet effet, distribue des vivres et de l’eau potable deux fois par jour ».

Alors que le juge administratif a rejeté la demande d’expulsion d’un de ces terrains, l’utilisation du régime pénal de l’enquête de flagrance pour parvenir à cette fin apparait alors d’autant plus abusive. Cette manœuvre de contournement des voies légales est au service d’une politique répressive de harcèlement des personnes exilées à Calais. 

Ces expulsions constituent de la part des autorités un pas de plus dans l’inhumanité et le détournement du droit à Calais.

Communiqué de presse Human Rights Observers

Signataires :

Human Rights Observers

L’Auberge des Migrants

La Cabane juridique 

Project Play 

Collective Aid 

Utopia 56 Calais 

Salam Nord/Pas-de-Calasi

Refugee InfoBus

Mouvement de contestation réprimé au CRA de Coquelles !

« Nous sommes traités comme des sous-personnes. En France, un étranger reste un étranger. Nous voulons juste un minimum de droits et de respect ».

Le 25/03/2021, a débuté un mouvement gréviste de contestation au Centre de Rétention Administrative[1] de Coquelles. Certains retenus dénoncent collectivement leurs conditions de rétention inhumaines, la banalisation des abus policiers, l’absence d’accès aux soins, leur détresse psychologique collective, l’enfermement de certains malgré l’impossibilité de leur éloignement.

Ils dénoncent la répression et les pressions immédiatement subies suite à ces contestations. Deux personnes ont été placées en Garde à vue en fin de semaine dernière et condamnées, le 29 mars 2021, à 6 et 4 mois de prison ferme.

Nous, retenus du Centre de rétention administrative de Coquelles, dénonçons :

  • Nos conditions de vie dégradantes.

La nourriture servie au réfectoire est infecte : matin comme soir, c’est une omelette insipide. Le repas fini, nous avons très souvent encore faim. Le dîner est bien trop tôt, à 17 heures. Pourtant, il nous est interdit ensuite de faire entrer de la nourriture, même non-périssable, dans nos chambres. Toute la soirée et la nuit, nous avons faim. C’est pour cela que le 25 mars 2021, nous avons refusé de nous rendre au réfectoire. Presque personne n’est allé manger.

Nous sommes nombreux à ne pas avoir d’habits adaptés. Certains ont froid, certains n’ont pas de chaussures, de manteaux. Pour dormir, nous n’avons pas d’oreillers. Nous sommes nombreux à avoir des problèmes de peau.

Il n’y a aucune activité : pas de lecture, pas de sortie, pas de sport, pas de football… Les sortants de prison savent que même là-bas nous étions mieux traités.

  • Notre détresse psychologique.

Nous sommes nombreux à être véritablement en détresse psychologique. Ces derniers jours, plusieurs retenus ont mis sciemment leur vie en danger, et ont dû subir un traitement médical ou chirurgical.

  • Notre accès aux soins en permanence empêché.

Le personnel médical du CRA, fréquemment, ne remplit pas sa mission. Pour lui, nous sommes avant tout des retenus, qui mentent nécessairement, qui ne méritent pas d’être en bonne santé. En cas de malaise, de maladie, nous ne sommes pas pris au sérieux, le personnel médical est complice des policiers. Il est impossible d’accéder à un dentiste. Depuis une semaine l’un des retenus à une rage de dents, il souffre énormément, ne peut pas dormir : on l’empêche de voir un dentiste, ne lui donne que du doliprane… Souvent, on nous interdit de suivre notre traitement médical, même s’il est essentiel. [L’un des retenus, diabétique, raconte comment on l’empêche de prendre son traitement, et on ne le soigne pas, ne lui fait aucun test en cas de crise.]

  • Les violences policières (verbales, physiques…).

Le racisme est banalisé chez la police du CRA. Beaucoup de policiers agissent comme des voyous, ils nous provoquent et nous insultent en permanence. Les « Ta gueule ! » ; « Je t’emmerde ! » ; « Rentre dans ton pays ! » sont habituels. Il y a quelques semaines, un retenu albanais était violemment expulsé, avec utilisation de gaz lacrymogène et plaquage ventral.

  • Notre enfermement à tout prix, même si notre éloignement est impossible.

Beaucoup de retenus, notamment arabophones du Maghreb, sont enfermés pendant plusieurs mois alors qu’ils savent qu’il n’existe peu ou aucune perspective réelle d’éloignement vers leur pays d’origine. Des personnes algériennes sont enfermées, alors que la frontière est fermée aux éloignements de retenus depuis le début de la crise sanitaire. L’objectif de notre enfermement est détourné : le CRA devient une prison pour nous enfermer, nous punir, et plus pour nous expulser.

  • La répression et les pressions subies suite à nos contestations.

Jeudi 25 mars 2020, deux personnes ont été placées en Garde à vue suite à notre mouvement de contestation, pour « outrage et rébellion ». L’une d’entre elles avait pas exemple refusé de sortir de sa chambre pour aller au réfectoire et permettre son ménage. Un policier, face à ce refus, avait tiré la couette du retenu en lui disant de sortir : le retenu s’était levé et l’avait insulté. Les deux retenus, qui sortaient de prison, ont été condamnés à 4 et 6 mois de prison ferme hier. Nous dénonçons une justice partiale, qui croit d’abord la parole des policiers.

Chacun d’entre nous a été menacé d’être placé en Garde à vue, ou d’être transféré vers un autre Centre de rétention administrative français. La majorité des policiers semblait enchantée par les condamnations d’avant-hier, les utilisent pour casser notre mouvement, nous intimider. Nous avons peur. Rien qu’en protestant pacifiquement, nous savons que nous mettons nos chances de sortie de cet endroit en danger. 

  • La répression justifiée par la crise sanitaire.

Ici, il est interdit de refuser un test PCR. Un tel refus justifie le prolongement de notre enfermement. Un retenu a refusé trois fois de subir ce test : il a été condamné immédiatement à 4 mois de prison ferme pour obstruction à son éloignement. Jamais un Français n’aurait été traité comme tel, n’aurait été condamné, enfermé en prison pour avoir refusé une manipulation médicale. Depuis des mois, le CRA reste ouvert malgré la crise. Il est arrivé que de très nombreux retenus attrapent le Covid-19, sans qu’ils soient libérés.

  • L’enfermement des sortants de prison.

Nous sommes nombreux à avoir été enfermés au CRA à notre sortie de prison. C’est une double peine : notre situation est devenue irrégulière ici à cause de notre enfermement en prison, où il est impossible d’actualiser nos titres de séjours. Pour certains, nous avons des familles ici, des femmes et/ou enfants français. Pour la plupart d’entre nous, il n’existe pas de perspective d’éloignement. Si on fait une erreur, en tant qu’étranger, on n’a pas le droit de tente de se réinsérer dans la société.


[1] Centre de rétention administrative : lieu dans lequel l’administration enferme les personnes interpellées en situation irrégulière, dans le but de les renvoyer dans un autre pays (souvent leur pays d’origine).

Le Tribunal Administratif rejette la requête de la Commune de Calais concernant l’expulsion du site dit de ‘BMX’ à Calais

Le 18 mars 2021, une demande d’expulsion par la Commune de Calais a été affichée sur le site dit du « BMX » [rue du Petit Courgain, à Calais]. Il s’agissait d’un référé mesures utiles avec une audience prévue le 23 mars 2021. Ledit campement, est un lieu où (sur)vit la communauté érythréenne, dont près de 200 personnes ; majoritairement des hommes seuls mais aussi des enfants et des femmes.  Par une décision du 26 mars 2021, le Tribunal Administratif rejette la requête de la Commune.

Ce site particulier a été désigné par l’État comme le lieu où s’applique le « socle humanitaire ». En effet l’entièreté des associations y interviennent (associations indépendantes et associations mandatées par l’État) pour y permettre l’accès au soin, au droit, à la nourriture, à l’eau, aux sanitaires, aux douches, à l’information, l’accompagnement sociojuridique des mineurs, …

Crédit photo : @druellejulia

Le terrain fait l’objet d’un harcèlement étatique quotidien. En effet, des convois, toutes les 48 heures, dans le cadre d’infractions constatées en flagrance, interviennent dans la matinée pour expulser les lieux de vie : forcer les habitant.e.s à être levés et déplacer leurs tentes. Par ailleurs, nombreuses violences et abus policiers constatés : violences physiques, destruction des provisions d’eau, éclairage en pleine nuit, …

Hormis le court temps de préparation à l’audience [soit deux jours pour se constituer, conclure et apporter des pièces], 4 habitants soutenus par la Cabane Juridique et Utopia 56, ont été représentés par Maître Eve Thieffry. Dans sa décision du 26 mars, la juge a rejeté les arguments de la Commune sur l’urgence et l’utilité de la mesure. En effet, il n’est pas démontré que le campement porte atteinte à la salubrité publique et soit contraire à la dignité humaine. Il n’est, non plus, démontré l’impossibilité d’accès aux terrains de sport ni que le campement porte nuisance au voisinage ou le coût excessif du nettoyage du site. 

Nous tenons toutefois à dénoncer certains préjugés entendus lors de l’audience. Premièrement, les associations, telles que la Cabane Juridique, ne sont pas payées par le contribuable et ne tirent aucun profit de la situation d’errance des personnes exilées. De plus, les associations font le travail de l’État et ont pour vocation à disparaître lorsque l’État remplira ses obligations. 

En second lieu, la Commune ne fait pas généreusement le minimum concernant l’accès aux droits et besoins fondamentaux mais elle a été condamnée par le Conseil d’État pour cela. Quant aux ‘mises à l’abri’, ces dernières doivent être volontaires. En aucun cas, mise en place le jour d’une expulsion escorté par une armada de CRS avec pour autre possibilité que le commissariat voire le centre de rétention administratif. Les CAES [centres d’analyse et d’examen des situations] sont de fausses solutions. En effet, il s’agit uniquement d’une remise à la rue des personnes en raison de leur situation administrative qui vise à éloigner les personnes exilées de Calais plutôt que d’un élan humanitaire des autorités. Pour rappel, vivre dans une tente sur un terrain boueux n’est pas un choix et encore moins un caprice. 

Troisièmement, la parole des associatifs doit avoir autant de poids que celle de la préfecture. En effet, lorsque des chiffres sont avancées par une partie sur le nombre de personnes hébergées au 115 et que l’autre partie dénonce la saturation du service, il est demandé de vérifier la méthode de décompte et d’analyse.

Pour conclure, il s’agira d’une véritable victoire. En effet, nous n’aurons pas un copié/collé d’une précédente décision avec un délibéré de plus de 4 heures.

Contact presse : Margot pour la Cabane Juridique : 06.08.45.02.54

Racisme ordinaire et refus d’accès aux soins au CRA de Coquelles: « Pour la première fois, j’avais l’impression que je ne valais rien »

Une personne retenue au CRA de Coquelles, parent d’enfant français, nous a contacté pour témoigner du défaut d’accès aux soins et du racisme qui règnent dans ce lieu de privation de liberté.

« Le 15 mars 2021, j’ai commencé à avoir des nausées et une faiblesse musculaire. En effet, je suis diabétique depuis plusieurs années et j’étais en train de faire une crise. J’ai appelé les policiers présents dans le CRA pour qu’ils me ramènent ma dextro. Je savais que je n’allais pas bien et comme les médecins du CRA m’ont stoppé mon traitement d’insuline j’ai demandé que l’on m’amène à l’hôpital. Ils ont refusé et quelques instants plus tard je suis tombé au sol, je commençais à voir flou. Les policiers ont appelé les pompiers et leur ont menti en disant que c’était la troisième fois que j’allais à l’hôpital alors que mon dossier médical prouve le contraire. Les policiers ont eu des propos irrespectueux à mon égard en disant aux pompiers : « il veut rester en France celui-là ! Il fait exprès d’être malade » et « Tu fais chier ! ». Quand j’ai enfin vu le médecin de l’hôpital, le policier a menti sur ma situation médicale et le médecin n’a absolument rien fait. Je suis resté à peine 15 minutes à l’hôpital. Sur le chemin du retour, les policiers ont voulu me mettre les menottes avec les mains derrière le dos. Pourtant je ne suis pas un criminel. »

L’humiliation ainsi que la violence administrative et policière subie par ce témoin ont engendré chez lui une crainte et une méfiance redoublées envers les autorités. « Je n’ai pas envie de mettre tout le monde dans le même panier mais ici [au centre de rétention administratif de Coquelles], je vois des choses que je n’ai jamais vu avant. Pour la première fois, j’avais l’impression que je ne valais rien. Parfois je n’ai plus les mots pour décrire ce que je subis. Je me méfie de tout le monde car j’ai peur que les personnes se retournent contre moi. Je préfère m’isoler. »

La Cabane Juridique dénonce les conditions de rétention des personnes étrangères et l’impunité face aux violences administratives et policières qui y règne. Le manque d’accès à des soins effectifs et adaptés aux besoins physiques et psychologiques est une problématique du quotidien, dont les retenus du CRA de Coquelles témoignent très fréquemment.  C’est sciemment que les autorités étatiques comme locales refusent aux retenus un accès effectif aux soins, dans un processus de déshumanisation permanent les rendant plus précaires et vulnérables.

Depuis le début de la crise sanitaire, l’enferment est devenu en CRA une fin en soi, alors qu’il n’existe aucune perspective d’éloignement réaliste pour la majorité des retenus. Les CRA sont des institutions intrinsèquement répressives et violentes, où s’organise de manière discrétionnaire une politique de harcèlement et dispersion de personnes sans-papier toujours plus disciplinées et précarisées. La Cabane Juridique réclame la fin de l’enfermement et de l’expulsion massif des sans-papiers, et la fermeture définitive des CRA.