Énième expulsion à Calais : un harcèlement étatique à défaut d’une politique humanitaire

Hier 6 avril, entre 15h et 18h, six opérations d’expulsion de grande ampleur se sont déroulées à Calais. Sans aucune opération de mise à l’abri concomitante, les personnes exilées ont été expulsées de leur lieu de vie. Les équipes HRO ont dénombré au moins 126 tentes, 170 bâches et 77 couvertures prises aux personnes exilées par les forces de l’ordre. Au moins 76 de ces tentes contenaient des affaires personnelles qui n’ont pas pu être récupérées. Les personnes expulsées indiquent avoir notamment perdu dans cette opération de nombreux objets de valeur tels que des documents d’identité, des médicaments, des téléphones portables ou encore de l’argent. 

Hier 6 avril, entre 15h et 18h, six opérations d’expulsion de grande ampleur se sont déroulées à Calais. Sans aucune opération de mise à l’abri concomitante, les personnes exilées ont été expulsées de leur lieu de vie. Les équipes HRO ont dénombré au moins 126 tentes, 170 bâches et 77 couvertures prises aux personnes exilées par les forces de l’ordre. Au moins 76 de ces tentes contenaient des affaires personnelles qui n’ont pas pu être récupérées. Les personnes expulsées indiquent avoir notamment perdu dans cette opération de nombreux objets de valeur tels que des documents d’identité, des médicaments, des téléphones portables ou encore de l’argent. Ces expulsions sont intervenues alors que les températures sont tombées hier à 3°c. Les autorités ont choisi de ne pas activer le Plan Grand Froid tout en enlevant à près de 300 personnes leurs abris de fortune, les laissant ainsi sans protection contre la grêle et la neige. 

Le Commissaire central de Calais, présent au moment de ces opérations, a justifié ces expulsions sur la base du flagrant délit d’occupation de terrain, et ce alors même que la flagrance ne peut pas être une base pour expulser. Il est particulièrement éloquent qu’une de ces opérations d’expulsion intervienne onze jours seulement après une décision de justice favorable aux habitants d’un de ces terrains. En effet, par une ordonnance du 26 mars 2021, le tribunal administratif de Lille avait rejeté la requête en référé mesure utile de la commune de Calais visant à faire expulser le terrain habité par la communauté Erythréenne. Le juge avait notamment relevé que, sur ce terrain, « les services de l’Etat ont érigé, au profit des migrants, des installations sanitaires, et où l’association la Vie active, mandatée à cet effet, distribue des vivres et de l’eau potable deux fois par jour ».

Alors que le juge administratif a rejeté la demande d’expulsion d’un de ces terrains, l’utilisation du régime pénal de l’enquête de flagrance pour parvenir à cette fin apparait alors d’autant plus abusive. Cette manœuvre de contournement des voies légales est au service d’une politique répressive de harcèlement des personnes exilées à Calais. 

Ces expulsions constituent de la part des autorités un pas de plus dans l’inhumanité et le détournement du droit à Calais.

Communiqué de presse Human Rights Observers

Signataires :

Human Rights Observers

L’Auberge des Migrants

La Cabane juridique 

Project Play 

Collective Aid 

Utopia 56 Calais 

Salam Nord/Pas-de-Calasi

Refugee InfoBus

Mouvement de contestation réprimé au CRA de Coquelles !

« Nous sommes traités comme des sous-personnes. En France, un étranger reste un étranger. Nous voulons juste un minimum de droits et de respect ».

Le 25/03/2021, a débuté un mouvement gréviste de contestation au Centre de Rétention Administrative[1] de Coquelles. Certains retenus dénoncent collectivement leurs conditions de rétention inhumaines, la banalisation des abus policiers, l’absence d’accès aux soins, leur détresse psychologique collective, l’enfermement de certains malgré l’impossibilité de leur éloignement.

Ils dénoncent la répression et les pressions immédiatement subies suite à ces contestations. Deux personnes ont été placées en Garde à vue en fin de semaine dernière et condamnées, le 29 mars 2021, à 6 et 4 mois de prison ferme.

Nous, retenus du Centre de rétention administrative de Coquelles, dénonçons :

  • Nos conditions de vie dégradantes.

La nourriture servie au réfectoire est infecte : matin comme soir, c’est une omelette insipide. Le repas fini, nous avons très souvent encore faim. Le dîner est bien trop tôt, à 17 heures. Pourtant, il nous est interdit ensuite de faire entrer de la nourriture, même non-périssable, dans nos chambres. Toute la soirée et la nuit, nous avons faim. C’est pour cela que le 25 mars 2021, nous avons refusé de nous rendre au réfectoire. Presque personne n’est allé manger.

Nous sommes nombreux à ne pas avoir d’habits adaptés. Certains ont froid, certains n’ont pas de chaussures, de manteaux. Pour dormir, nous n’avons pas d’oreillers. Nous sommes nombreux à avoir des problèmes de peau.

Il n’y a aucune activité : pas de lecture, pas de sortie, pas de sport, pas de football… Les sortants de prison savent que même là-bas nous étions mieux traités.

  • Notre détresse psychologique.

Nous sommes nombreux à être véritablement en détresse psychologique. Ces derniers jours, plusieurs retenus ont mis sciemment leur vie en danger, et ont dû subir un traitement médical ou chirurgical.

  • Notre accès aux soins en permanence empêché.

Le personnel médical du CRA, fréquemment, ne remplit pas sa mission. Pour lui, nous sommes avant tout des retenus, qui mentent nécessairement, qui ne méritent pas d’être en bonne santé. En cas de malaise, de maladie, nous ne sommes pas pris au sérieux, le personnel médical est complice des policiers. Il est impossible d’accéder à un dentiste. Depuis une semaine l’un des retenus à une rage de dents, il souffre énormément, ne peut pas dormir : on l’empêche de voir un dentiste, ne lui donne que du doliprane… Souvent, on nous interdit de suivre notre traitement médical, même s’il est essentiel. [L’un des retenus, diabétique, raconte comment on l’empêche de prendre son traitement, et on ne le soigne pas, ne lui fait aucun test en cas de crise.]

  • Les violences policières (verbales, physiques…).

Le racisme est banalisé chez la police du CRA. Beaucoup de policiers agissent comme des voyous, ils nous provoquent et nous insultent en permanence. Les « Ta gueule ! » ; « Je t’emmerde ! » ; « Rentre dans ton pays ! » sont habituels. Il y a quelques semaines, un retenu albanais était violemment expulsé, avec utilisation de gaz lacrymogène et plaquage ventral.

  • Notre enfermement à tout prix, même si notre éloignement est impossible.

Beaucoup de retenus, notamment arabophones du Maghreb, sont enfermés pendant plusieurs mois alors qu’ils savent qu’il n’existe peu ou aucune perspective réelle d’éloignement vers leur pays d’origine. Des personnes algériennes sont enfermées, alors que la frontière est fermée aux éloignements de retenus depuis le début de la crise sanitaire. L’objectif de notre enfermement est détourné : le CRA devient une prison pour nous enfermer, nous punir, et plus pour nous expulser.

  • La répression et les pressions subies suite à nos contestations.

Jeudi 25 mars 2020, deux personnes ont été placées en Garde à vue suite à notre mouvement de contestation, pour « outrage et rébellion ». L’une d’entre elles avait pas exemple refusé de sortir de sa chambre pour aller au réfectoire et permettre son ménage. Un policier, face à ce refus, avait tiré la couette du retenu en lui disant de sortir : le retenu s’était levé et l’avait insulté. Les deux retenus, qui sortaient de prison, ont été condamnés à 4 et 6 mois de prison ferme hier. Nous dénonçons une justice partiale, qui croit d’abord la parole des policiers.

Chacun d’entre nous a été menacé d’être placé en Garde à vue, ou d’être transféré vers un autre Centre de rétention administrative français. La majorité des policiers semblait enchantée par les condamnations d’avant-hier, les utilisent pour casser notre mouvement, nous intimider. Nous avons peur. Rien qu’en protestant pacifiquement, nous savons que nous mettons nos chances de sortie de cet endroit en danger. 

  • La répression justifiée par la crise sanitaire.

Ici, il est interdit de refuser un test PCR. Un tel refus justifie le prolongement de notre enfermement. Un retenu a refusé trois fois de subir ce test : il a été condamné immédiatement à 4 mois de prison ferme pour obstruction à son éloignement. Jamais un Français n’aurait été traité comme tel, n’aurait été condamné, enfermé en prison pour avoir refusé une manipulation médicale. Depuis des mois, le CRA reste ouvert malgré la crise. Il est arrivé que de très nombreux retenus attrapent le Covid-19, sans qu’ils soient libérés.

  • L’enfermement des sortants de prison.

Nous sommes nombreux à avoir été enfermés au CRA à notre sortie de prison. C’est une double peine : notre situation est devenue irrégulière ici à cause de notre enfermement en prison, où il est impossible d’actualiser nos titres de séjours. Pour certains, nous avons des familles ici, des femmes et/ou enfants français. Pour la plupart d’entre nous, il n’existe pas de perspective d’éloignement. Si on fait une erreur, en tant qu’étranger, on n’a pas le droit de tente de se réinsérer dans la société.


[1] Centre de rétention administrative : lieu dans lequel l’administration enferme les personnes interpellées en situation irrégulière, dans le but de les renvoyer dans un autre pays (souvent leur pays d’origine).

Le Tribunal Administratif rejette la requête de la Commune de Calais concernant l’expulsion du site dit de ‘BMX’ à Calais

Le 18 mars 2021, une demande d’expulsion par la Commune de Calais a été affichée sur le site dit du « BMX » [rue du Petit Courgain, à Calais]. Il s’agissait d’un référé mesures utiles avec une audience prévue le 23 mars 2021. Ledit campement, est un lieu où (sur)vit la communauté érythréenne, dont près de 200 personnes ; majoritairement des hommes seuls mais aussi des enfants et des femmes.  Par une décision du 26 mars 2021, le Tribunal Administratif rejette la requête de la Commune.

Ce site particulier a été désigné par l’État comme le lieu où s’applique le « socle humanitaire ». En effet l’entièreté des associations y interviennent (associations indépendantes et associations mandatées par l’État) pour y permettre l’accès au soin, au droit, à la nourriture, à l’eau, aux sanitaires, aux douches, à l’information, l’accompagnement sociojuridique des mineurs, …

Crédit photo : @druellejulia

Le terrain fait l’objet d’un harcèlement étatique quotidien. En effet, des convois, toutes les 48 heures, dans le cadre d’infractions constatées en flagrance, interviennent dans la matinée pour expulser les lieux de vie : forcer les habitant.e.s à être levés et déplacer leurs tentes. Par ailleurs, nombreuses violences et abus policiers constatés : violences physiques, destruction des provisions d’eau, éclairage en pleine nuit, …

Hormis le court temps de préparation à l’audience [soit deux jours pour se constituer, conclure et apporter des pièces], 4 habitants soutenus par la Cabane Juridique et Utopia 56, ont été représentés par Maître Eve Thieffry. Dans sa décision du 26 mars, la juge a rejeté les arguments de la Commune sur l’urgence et l’utilité de la mesure. En effet, il n’est pas démontré que le campement porte atteinte à la salubrité publique et soit contraire à la dignité humaine. Il n’est, non plus, démontré l’impossibilité d’accès aux terrains de sport ni que le campement porte nuisance au voisinage ou le coût excessif du nettoyage du site. 

Nous tenons toutefois à dénoncer certains préjugés entendus lors de l’audience. Premièrement, les associations, telles que la Cabane Juridique, ne sont pas payées par le contribuable et ne tirent aucun profit de la situation d’errance des personnes exilées. De plus, les associations font le travail de l’État et ont pour vocation à disparaître lorsque l’État remplira ses obligations. 

En second lieu, la Commune ne fait pas généreusement le minimum concernant l’accès aux droits et besoins fondamentaux mais elle a été condamnée par le Conseil d’État pour cela. Quant aux ‘mises à l’abri’, ces dernières doivent être volontaires. En aucun cas, mise en place le jour d’une expulsion escorté par une armada de CRS avec pour autre possibilité que le commissariat voire le centre de rétention administratif. Les CAES [centres d’analyse et d’examen des situations] sont de fausses solutions. En effet, il s’agit uniquement d’une remise à la rue des personnes en raison de leur situation administrative qui vise à éloigner les personnes exilées de Calais plutôt que d’un élan humanitaire des autorités. Pour rappel, vivre dans une tente sur un terrain boueux n’est pas un choix et encore moins un caprice. 

Troisièmement, la parole des associatifs doit avoir autant de poids que celle de la préfecture. En effet, lorsque des chiffres sont avancées par une partie sur le nombre de personnes hébergées au 115 et que l’autre partie dénonce la saturation du service, il est demandé de vérifier la méthode de décompte et d’analyse.

Pour conclure, il s’agira d’une véritable victoire. En effet, nous n’aurons pas un copié/collé d’une précédente décision avec un délibéré de plus de 4 heures.

Contact presse : Margot pour la Cabane Juridique : 06.08.45.02.54

Racisme ordinaire et refus d’accès aux soins au CRA de Coquelles: « Pour la première fois, j’avais l’impression que je ne valais rien »

Une personne retenue au CRA de Coquelles, parent d’enfant français, nous a contacté pour témoigner du défaut d’accès aux soins et du racisme qui règnent dans ce lieu de privation de liberté.

« Le 15 mars 2021, j’ai commencé à avoir des nausées et une faiblesse musculaire. En effet, je suis diabétique depuis plusieurs années et j’étais en train de faire une crise. J’ai appelé les policiers présents dans le CRA pour qu’ils me ramènent ma dextro. Je savais que je n’allais pas bien et comme les médecins du CRA m’ont stoppé mon traitement d’insuline j’ai demandé que l’on m’amène à l’hôpital. Ils ont refusé et quelques instants plus tard je suis tombé au sol, je commençais à voir flou. Les policiers ont appelé les pompiers et leur ont menti en disant que c’était la troisième fois que j’allais à l’hôpital alors que mon dossier médical prouve le contraire. Les policiers ont eu des propos irrespectueux à mon égard en disant aux pompiers : « il veut rester en France celui-là ! Il fait exprès d’être malade » et « Tu fais chier ! ». Quand j’ai enfin vu le médecin de l’hôpital, le policier a menti sur ma situation médicale et le médecin n’a absolument rien fait. Je suis resté à peine 15 minutes à l’hôpital. Sur le chemin du retour, les policiers ont voulu me mettre les menottes avec les mains derrière le dos. Pourtant je ne suis pas un criminel. »

L’humiliation ainsi que la violence administrative et policière subie par ce témoin ont engendré chez lui une crainte et une méfiance redoublées envers les autorités. « Je n’ai pas envie de mettre tout le monde dans le même panier mais ici [au centre de rétention administratif de Coquelles], je vois des choses que je n’ai jamais vu avant. Pour la première fois, j’avais l’impression que je ne valais rien. Parfois je n’ai plus les mots pour décrire ce que je subis. Je me méfie de tout le monde car j’ai peur que les personnes se retournent contre moi. Je préfère m’isoler. »

La Cabane Juridique dénonce les conditions de rétention des personnes étrangères et l’impunité face aux violences administratives et policières qui y règne. Le manque d’accès à des soins effectifs et adaptés aux besoins physiques et psychologiques est une problématique du quotidien, dont les retenus du CRA de Coquelles témoignent très fréquemment.  C’est sciemment que les autorités étatiques comme locales refusent aux retenus un accès effectif aux soins, dans un processus de déshumanisation permanent les rendant plus précaires et vulnérables.

Depuis le début de la crise sanitaire, l’enferment est devenu en CRA une fin en soi, alors qu’il n’existe aucune perspective d’éloignement réaliste pour la majorité des retenus. Les CRA sont des institutions intrinsèquement répressives et violentes, où s’organise de manière discrétionnaire une politique de harcèlement et dispersion de personnes sans-papier toujours plus disciplinées et précarisées. La Cabane Juridique réclame la fin de l’enfermement et de l’expulsion massif des sans-papiers, et la fermeture définitive des CRA.

Eloignement forcé aux gaz lacrymogènes et plaquage ventral au sein du CRA de Coquelles

Début mars, 5 heures du matin dans les locaux du centre de rétention administrative de Coquelles. Un cortège de policiers débarque en trombe et réveillent l’ensemble des personnes retenues à la recherche d’un ressortissant albanais âgé de 58 ans afin de l’expulser de force vers son pays d’origine. La personne qui nous a contacté observe toute la scène depuis sa cellule située en face de celle du ressortissant albanais.

« Les policiers ont débarqué dans la chambre et ont violemment enlevé la couverture du monsieur albanais. Il avait très peur des policiers alors il est parti s’enfermer dans les toilettes. Les policiers ont commencé à essayer de casser la porte mais ils n’ont pas réussi. Un policier a fait sortir les deux autres retenus présents dans la chambre et ils ont lancé des gaz lacrymogènes sous la porte. Le monsieur albanais s’est fait sorti violement et les policiers l’ont forcé à s’allonger par terre. Un policier lui tenait les mains devant la tête, un lui maintenait les chevilles avec ses genoux, et un autre a posé ses deux genoux sur son dos pendant environ 5 minutes. Un quatrième policier lui donnait des coups de poings dans le dos. » Cette technique qualifiée de plaquage ventral prolongé est une technique d’immobilisation qui peut mener au décès de la personne immobilisée par asphyxie si la position est prolongée. « J’étais choqué. Le monsieur albanais était vraiment fragile et ne se défendait pas alors que les policiers le maintenaient de force et le frappait. Ensuite, il a été menotté de force et sorti de sa chambre : deux policiers le portaient au niveau des pieds et deux policiers au niveau des mains. J’ai appelé le monsieur quelques jours après. Il m’a dit qu’il avait été renvoyé vers l’Albanie et qu’il avait été obligé de porter un casque pendant le trajet. »

La Cabane Juridique dénonce la violence dans laquelle se déroule les éloignements forcés des personnes étrangères et l’impunité totale dont jouit la police qui violente dans les lieux d’enfermement, de surcroit envers les personnes étrangères. Partout en France, les centres de rétention administrative témoignent de la volonté étatique de procéder coûte que coûte, à des éloignements massifs des personnes sans-papier.

Depuis le début de la crise sanitaire, l’enferment est devenu en CRA une fin en soi, alors qu’il n’existe aucune perspective d’éloignement réaliste pour la majorité des retenus.  Les CRA sont des institutions intrinsèquement répressives et violentes, où s’organise de manière discrétionnaire une politique de harcèlement et dispersion de personnes sans-papier toujours plus disciplinées et précarisées. La Cabane Juridique réclame la fin de l’enfermement et de l’expulsion massif des sans-papiers, et la fermeture définitive des CRA.

Au CRA de Plaisir, on n’est pas malade à cause du Covid mais à cause de l’enfermement !

Depuis sa cellule du centre de rétention administrative (CRA) de Plaisir, en région parisienne, Monsieur A. témoigne des conditions de rétention et des conséquences psychologiques de cet enfermement.

Depuis septembre 2020, le CRA de Plaisir est devenu le « CRA Covid », n’accueillant que des étrangers en situation irrégulière testés positifs au Coronavirus[1]. Les retenus du reste de la France y sont enfermés pour une durée maximum de 14 jours avant d’être renvoyés vers un autre CRA sous réserve d’un test négatif. La décision est vivement critiquée dès septembre, l’association intervenant au sein du CRA dénonçant une volonté politique de « libérer de la place pour maintenir davantage en rétention. »[2]

Malgré une augmentation des effectifs de médecins et d’infirmiers, l’accès aux services médicaux et psychiatriques sont insuffisants. Il n’y a ni médecin psychiatre ni psychologue présent au CRA, car il n’existe aucune obligation légale en ce sens.

Monsieur A., retenu à Plaisir depuis une semaine passée après plus de 47 jours au CRA de Coquelles et 3 ans de prison qualifie les conditions comme « pires que celles de la prison ». Il dénonce le manque d’accès aux soins : « Le médecin nous donne uniquement du paracétamol et des pansements quelle que soit notre situation. J’ai des médicaments spécifiques pour le stress et pour pouvoir dormir mais on refuse de me les donner ici. »

La solitude et l’isolement provoqué par un enfermement prolongé et l’absence de liens sociaux plongent Monsieur A. dans une détresse psychologique. « Il n’y a pas d’humanité ici. Je ne peux pas parler à ma famille car on m’a confisqué mon smartphone en arrivant. J’ai réussi à me procurer un vieux téléphone avec une carte SIM mais cela me coûte très cher d’appeler ma famille au pays. Je n’ai pas de contacts humains, ici tout le monde est déprimé et les gens s’enferment sur eux-mêmes. Il n’y a rien à faire, pas de sports, pas d’activités, juste une petite télévision. Je m’ennuie, je tourne en rond, seul. Est-ce que ce système est pour les humains ? Je finis par me sentir coupable alors que je n’ai rien fait à part avoir été testé positif au Covid. Je suis emprisonné dans l’attente d’être renvoyé vers mon pays alors même qu’il n’y a pas de perspectives d’éloignement. »

Les personnes intervenant au sein du CRA constatent depuis septembre 2020 la survenance d’importantes tensions et la détresse psychologique grandissante des exilés enfermés. Leur diagnostic médical est anxiogène, et s’ajoute l’optique d’une septaine voire quatorzaine à l’isolement, sans aucune perspective de sortie.

Alors que les effets psychologiques négatifs du confinement sont démontrés[3], les conséquences d’un enfermement prolongé sont démultipliées pour les personnes retenues, coupées du monde extérieur. David Gourion, psychiatre et ancien chef de clinique de Saint Anne explique « qu’un confinement prolongé peut provoquer des états de stress post-traumatique, notamment chez les personnes qui ont eu un proche contaminé ou malade, ou bien qui ont été contaminées elles-mêmes. […] Chez certaines personnes, l’épidémie vient réveiller des souvenirs traumatiques plus anciens, qui vont se réactiver de façon délétère. ». Avec des parcours d’exil marqués par la violence, les personnes étrangères retenues de façon prolongée ont donc de fortes probabilités de voir leur santé psychologique se détériorer.

Pour prévenir ces risques, le psychologue conseille de « créer des routines, afin de maintenir ses rythmes biologiques : […] activité physique minimale et régulière, maintien des liens sociaux – pas uniquement virtuels si c’est possible. Il faut aussi continuer de se fixer des challenges, lire, écouter de la musique, se cultiver, prendre soin des autres… » [4]. Comment cela est-possible dans les centres de rétention quand il est impossible d’avoir accès à un livre, à une salle de sport ou bien même à un téléphone de façon illimitée ?

La Cabane Juridique dénonce la gestion de la crise sanitaire au sein des CRA, le maintien en rétention de personnes sont perspectives d’éloignement, et l’enfermement toujours plus massif des personnes sortant de prison en CRA. Contre les frontières et l’enfermement des étrangers, la Cabane Juridique se joint à la parole des exilé·es pour exiger la fermeture des CRA et un hébergement pérenne et inconditionnel pour tout·es.


[1] https://www.leparisien.fr/yvelines-78/yvelines-le-centre-de-retention-de-plaisir-devient-le-cra-covid-21-09-2020-8388699.php

[2] https://www.infomigrants.net/fr/post/27477/en-region-parisienne-un-centre-de-retention-transforme-en-cra-covid

[3] Chez 5 à 15 % de la population, des troubles peuvent même émerger, nécessitant une prise en charge : attaques de panique et autres troubles anxieux, états dépressifs, addictions, idées suicidaires, etc / os humeurs, liées directement à la façon dont nous vivons le confinement, vont agir sur notre santé mentale. Cela peut être la solitude, l’enfermement, la promiscuité avec ceux avec qui nous sommes confinés, la rupture sociale, la frustration accumulée de ne pouvoir sortir, faire du sport, etc. https://www.humanite.fr/comment-faire-face-aux-risques-psychologiques-lies-au-confinement-les-conseils-du-psychiatre-david

[4] https://www.humanite.fr/comment-faire-face-aux-risques-psychologiques-lies-au-confinement-les-conseils-du-psychiatre-david

À Calais, au beau milieu de l’hiver, deux initiatives mettent les plus vulnérables à l’abri

Malgré les températures glaciales, plus d’un millier d’exilés sont présents aux alentours de Calais sans solution d’hébergement pérenne. Deux initiatives mettent quelques dizaines de personnes à l’abri.

Dans la cour de la Maison du Doyenné, en face de l’Église Notre Dame, quatre adolescents tapent dans un ballon de foot malgré la neige qui a commencé à tomber. C’est la fin de l’après-midi et ce jour là il fait froid. Eux ne passeront pas la nuit dehors : ces jeunes exilés sont hébergés dans la halte de nuit ouverte par le diocèse de Calais et le Secours Catholique.

« On appelle cet endroit « la Crèche » car nous l’avons ouvert pour la première fois l’an dernier le jour de Noël, explique Philippe, aumônier de l’association. À l’époque, cela s’était organisé dans une église de Calais. Nous y avons mis à l’abri les plus fragiles jusqu’à la mi-mars, quand le premier confinement a été mis en place. » Entre-temps, l’église a été rachetée par la mairie, et la Crèche a rouvert ailleurs. Ce lieu de repos accueille une quinzaine de gens, il devrait rester ouvert jusqu’au 5 avril. 

« Cela démontre que des solutions sont envisageables sans bouleverser le paysage »

On se déchausse en entrant. Sur le mur de la cuisine s’étale la « Déclaration des Droits des personnes sans abri » et une immense carte du monde, derrière une grande table où s’accumulent des victuailles. Une pile de galettes des rois est prête a être tirée. Dans un coin, deux jeunes hommes disputent une partie d’échecs.

« Nous tenons à ce que cette structure reste familiale, précise Philippe. Même s’il nous arrive d’accueillir d’autres personnes en cas d’urgence. » La nuit précédente, un petit groupe ayant fait naufrage lors d’une tentative de traversée en bateau y a trouvé refuge.

« Tout se passe très bien et nous n’avons pas de problème avec le voisinage. Cela démontre que dans des villes comme Calais, des solutions sont envisageables sans bouleverser le paysage. Ce n’est pas avec ce type de petite structure qu’on va créer un appel d’air, et le nombre de gens hébergés ici est suffisamment réduit pour ne pas laisser de place aux passeurs. Il pourrait y avoir plusieurs lieux sur ce modèle. »

Les locaux sont ouverts en priorité aux mineurs isolés, ceux dont la minorité n’a pas été reconnue, et les personnes sortant de l’hôpital. On y croise aussi parfois des familles. Si le répit qu’ils offrent est précieux, il reste néanmoins fragile : la semaine dernière, une commission de sécurité mandatée par la mairie a exprimé son désir d’inspecter les lieux. Une préoccupation sécuritaire qui laisse songeur quand on sait que la seule alternative laissée aux exilés abrités là est de dormir à la rue, en plein milieu de l’hiver.

Mise en sécurité

Assis sur un lit de camp, un petit groupe de mineurs soudanais rient, penchés autour de l’écran d’un téléphone portable. M. a 16 ans, cela fait trois semaines qu’il habite ici. Avant cela, il a passé deux mois et demi sous le pont de la gare.

« Dehors il faisait très froid, dit-il. Je n’avais qu’un duvet pour me tenir chaud, et quelques morceaux de carton en guise de matelas. Comme nous essayons de traverser vers l’Angleterre la nuit, on rentre parfois à 1, 2 voire 3 heure du matin. La police elle vient nous réveiller vers 5 ou 6 heure et nous devons ramasser nos affaires et bouger nos tentes si nous le pouvons, cela ne laisse pas beaucoup de temps pour dormir. Ici je peux reprendre des forces. »

À quelques kilomètres de là, dans une rue tranquille, la maison Maria Skobtsova accueille elle des femmes et des familles. « Elle a été fondée en 2016 par le frère Johannes, sur le modèle des maison d’hospitalité du mouvement Catholic Worker à New York » explique Joëlle, qui y est bénévole depuis plusieurs années.

Sur le mur du salon, le Notre Père a été traduit en arabe et en anglais, au milieu des dessins d’enfants. Ici aussi, on met en avant la convivialité. « Cette maison, c’est leur maison, souligne Joëlle. Il y a des bénévoles qui passent, donnent parfois des cours de langues. Le soir, on mange ensemble. »

« On se sent en sécurité, indique une jeune femme. En tant que femme, dormir dans la jungle, c’est parfois compliqué. » « C’est bien mieux que d’être à la rue, renchérit un futur père de famille dont l’épouse enceinte est pratiquement à terme. « Ce serait extrêmement difficile pour elle de dormir dehors en ce moment. »  

Si le plan Grand Froid a été déclenché en début de semaine, il n’est pas prévu pour le moment qu’il soit étendu après lundi prochain. Malgré les 300 lits disponibles – uniquement la nuit – dans le cadre de ce dispositif, de nombreux exilés, dont des mineurs, dorment toujours dehors. Pendant ce temps, les expulsions continuent : les tentes, constituant pourtant un bien maigre rempart contre le froid et les intempéries, y sont confisquées et parfois détruites.

Photos : Julia Druelle

À Calais, une justice complice du harcèlement étatique des exilé.e.s

Le Tribunal administratif de Lille valide une nouvelle fois l’expulsion d’un lieu de vie d’exilé.e.s à Calais.


Le 29 janvier 2021, la Commune de Calais demande au juge l’autorisation d’expulser des habitants sous le pont Freycinet, avec une audience le 5 février au matin. La décision autorisant l’expulsion est rendue l’après-midi même. Une justice expéditive qui ne prend même plus la peine de faire croire à un semblant d’impartialité. Calais obtient le titre de « plus gros expulseur de France », haut la main, avec 742 expulsions entre le 1 er novembre 2019 et le 31 octobre 2020.


7 tentes ont été installées sous le Pont Freycinet, dans le centre-ville de Calais. 14 soudanais s’abritent sous ce pont, dont plusieurs mineurs et une personne âgée. Nous dénonçons les expulsions qui ne font qu’aggraver la situation, déjà précaire, des habitants de terrain (précarité matérielle mais aussi psychologique et physique).
Les expulser loin de Calais n’empêchera pas leur retour. Ces expulsions sont constitutives d’un harcèlement quotidien visant à éviter tout point de fixation sur le littoral tout en maintenant les personnes à la rue.


Nous demandons donc une prise en charge par l’État avec un logement inconditionnel et pérenne à Calais. « Notre plus grande revendication c’est un hébergement ! », témoigne un des défendeurs.


Nous dénonçons également cette justice expéditive et l’hypocrisie de ce système juridique qui ne prétend même pas au droit à un recours effectif et à une justice impartiale.

La Cabane Juridique

Photo : Julia Druelle

Coquelles : Justice des libertés et de la détention, justice fantôme ?

Une personne retenue au CRA de Coquelles près de Calais témoigne des difficultés judiciaires qu’il rencontre dans le cadre de sa rétention administrative.

Le juge des libertés et de la détention a rendu sa décision plus de 48 heures après la saisine de la préfecture demandant la prolongation de la rétention. En excédant le délai autorisé pour rendre sa décision, le juge a commis une erreur de procédure. Un appel a été interjeté en soulevant le moyen relatif au dépassement du délai de 48h. La Cour d’appel de Douai n’a pas pris la peine de se prononcer sur cet argument et a confirmé le maintien en rétention.

Un autre recours a été intenté. L’audience se tenait le 18 janvier 2021. Bien que la personne retenue ait été convoqué à l’audience, aucun policier n’est venu la chercher pour qu’elle se rende au tribunal. La juge, bien que reconnaissant que les délais avaient été dépassés a indiqué ne pas pouvoir « revenir sur une décision qui a déjà été prononcé » et qu’elle ne pouvait pas enjoindre une mise en liberté. En d’autres termes, cette personne s’est vue prolongée son maintien en rétention malgré une reconnaissance par la justice du non-respect de la procédure.

Par ailleurs, cette même personne avait été placé en garde à vue pendant deux jours à la suite du refus de faire un test Covid. Elle a fait l’objet d’une comparution immédiate auprès du tribunal de Boulogne sur Mer pour obstruction à une mesure d’éloignement. Le juge a relaxé la personne en date du 23 décembre 2020. Le procureur a fait appel de la relaxe.

La justice de la rétention administrative, celle qui décide du maintien des personnes dans des lieux d’enfermement en attente d’une expulsion vers un autre pays est souvent expéditive et entachée de violations des droits. Afin d’apporter leur soutien aux personnes retenues, la Cabane Juridique incite tous les citoyens à se rendre aux audiences de l’annexe du Tribunal Judiciaire de Boulogne-sur-Mer à Coquelles.

Expulsion vs mise à l’abri : jeu de maux à Calais

11 requérants exilés, soutenues par 8 associations[1] et leur avocate Maitre Thieffry, font appel de la décision du juge de Boulogne-sur-Mer du 6 janvier dernier, par laquelle le juge judiciaire s’est déclaré incompétent pour trancher de la légalité de l’expulsion de la jungle dite d’Hôpital réalisée par les forces de l’ordre le 29 septembre 2020.

Dans sa décision, le juge, reprenant l’argumentaire du préfet, ne retient pas la qualification d’expulsion. Cette opération, sous la responsabilité du procureur, serait intervenue pour mettre fin au délit « d’installation sur le terrain d’autrui », dans le cadre de la flagrance. Or ce délit seul ne permet pas légalement d’expulser les personnes visées, ni la destruction des biens.

La présence du préfet se justifierait uniquement par une opération de mise à l’abri sans contrainte, non coordonnée avec l’opération d’expulsion, alors même que nombre de preuves contraires ont été apportées. Ainsi, « les forces de l’ordre accompagnant des migrants jusqu’aux bus, les fouillant à l’entrée des bus, se trouvant à l’intérieur des bus ou escortant les bus dans la ville » ne sont pas reconnus comme une contrainte !

Cette interprétation est éloignée de la réalité : expulsion et éloignement ont été pensés comme une seule opération contrainte faisant de cette « mise à l’abri », une véritable entreprise de transfert forcé des personnes exilées hors de Calais; entreprise réalisée en dehors de tout cadre légal.

Ces dérives s’inscrivent dans une politique généralisée d’expulsions. Il en découle  des pratiques et  des décisions qui s’apparentent à du harcèlement, en violant les droits fondamentaux des personnes et les engagements nationaux et internationaux de la France.

Expulsions quasi quotidiennes sur plusieurs lieux, multiplication des arrêtés anti-distribution alimentaire dans le centre-ville, installation de pierres pour les entraver, multiplication des violences et des discriminations, entrave à la liberté d’informer des journalistes lors des expulsions, les exemples d’hostilité ne manquent pas à Calais, rendant chaque jour plus difficile la survie des personnes en exil.

La seule politique acceptable est de proposer des solutions de logement dignes à ces enfants, ces femmes, ces hommes dont aucun n’a choisi de vivre dans ces conditions. Les associations signataires, qui sont intervenues aux côtés des habitants,   continueront de veiller avec vigilance au respect de leurs droits. C’est la précarité qu’il faut combattre, et non les personnes qui en sont les victimes.

Associations signataires : L’Auberge des migrants, la Cabane Juridique, Calais Food Collective, Choose Love, Collective Aid, Fondation Abbé Pierre, Human Rights Observers, Project Play, Refugee Youth Service, Salam Nord-Pas-de-Calais, Secours Catholique – Caritas France, Utopia 56.


[1] L’Auberge des migrants, la Cabane Juridique, Fondation Abbé Pierre, Choose Love, Project Play, Salam Nord-Pas-de-Calais, Secours Catholique – Caritas France, Utopia 56.