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Le 18 mars, dix prévenus comparaissaient devant le tribunal correctionnel de Boulogne/Mer sous différents chefs d’accusations liés à l’aide à l’entrée, au séjour et à la circulation de personnes étrangères en situation irrégulières – il s’agit de ceux que l’on appelle couramment des « passeurs ». Nous retraçons ici le parcours de l’un d’eux. Nous avons changé son prénom.

Sayed est arrivé à Calais au printemps 2009. Il avait deux gênes dans son métier de migrateur : la peur de l’eau et la claustrophobie.

Plutôt que tenter la traversée de la Méditerranée sur un petit bateau surchargé, il a préféré la voie terrestre, et il a passé un an en Russie à travailler pour payer la suite de son voyage.

Arrivé à Calais, il a habité avec les autres Égyptiens sur ce qu’on appelait le Quai des Africains, le quai de chargement des camions du
hangar Paul Devot donnant sur le port (à l’époque, les distributions de repas de  Salam avaient lieu de l’autre côté du hangar).

La plupart des gens qui habitaient là essayaient d’entrer dans le port à la nage en traversant les quelques 200 m du bassin qui les séparaient du port des ferrys http://goo.gl/maps/UFzev . Ça se fait sans passeur et c’est gratuit, encore aujourd’hui.

Mais quand on a peur de l’eau ça ne marche pas, il devait donc passer la les Kurdes pour un passage plus classique et plus coûteux par les parkings. Mais quand on est claustrophobe, les plans citernes et autres moyens plus sûrs de ne pas être détecté ne marchent pas – Sayed a laissé passer sa chance une paire de fois. Le séjour à Calais s’éternise donc.

Le Quai des Africains est le dernier campement détruit par la vague Besson à la suite de la Jungle des Pachtounes, en octobre 2009. Après un moment d’errance à se faire chasser de lieu en lieu par la police, les Égyptiens se retrouvent dans les ruines de l’ancienne usine Darquer, à l’angle de la rue Monseigneur Piedfort et de la rue des Quatre Coins. Le site devait achever d’être détruit pour construire des logements sociaux, mais l’impécuniosité de la société HLM fait que c’est aujourd’hui encore un terrain vague. On a simplement détruit depuis la partie squattée, ainsi que les maisons voisines, squattées elles aussi.

Début 2010, des Soudanais mènent une expédition punitive contre les Égyptiens (il est possible que des Égyptiens servaient d’intermédiaire entre les Soudanais et les passeurs kurdes, et quelque chose avait dû mal se passer). Deux personnes sont dans le squat des Égyptiens à ce moment-là, Sayed et un de ses compatriotes. Ils tentent de s’enfuir par la gouttière, qui cède sous leur poids. Fractures multiples pour Sayed, qui passe une paire de mois à l’hôpital, avec notamment un pied cassé. Pas bon pour le passage en Angleterre.

Sayed est quelqu’un d’intelligent, qui a une grande capacité de contact et de négociation. Il est là depuis longtemps, il connait bien
le terrain et les hommes. À défaut d’Angleterre, il a embrassé la carrière professionnelle que lui proposait la frontière britannique. Et ses capacités lui ont permis de gravir les échelons.

Au quai des Africains, il était reconnu comme une personne posée et juste, on le consultait volontiers, et il avait un certain ascendant. On ignore comment il a exercé son métier de « passeur », et comment il s’est adapté à un milieu ou le sens de la justice ne suffit pas pour s’imposer.

En octobre 2012, des arrestations médiatisées conduisent à l’emprisonnement de cinq Égyptiens, trois Kurdes et un Somalien, ce qui
témoigne d’une organisation plus ou moins inter-communautaire du passage, côté exilés. Deux mois plus tard, de violentes rixes entre
communautés accompagnent la redistribution des territoires, ce qui légitime au passage le retour d’une présence policière massive, après que l’image de l’institution ait été mise à mal par la décision du défenseur des droits.

En octobre et novembre, des arrestations ont également lieu parmi le personnel du port – sans complicités dans le port, pas de passage plus cher et plus sécurisé, pas de passage par groupes de 15 ou 20 dans le même camion. Ces arrestations et les procès qui s’ensuivent ne sont pas du tout médiatisés. Le « passeur » qui est désigné à la vindicte publique est étranger, il sert à justifier la répression quotidienne sur tous les exilés. Pourtant, sans complicités dans le port, sans capacité à trouver ces complicités, sans chauffeurs pour conduire en Belgique, Normandie, Bretagne, Pays-bas ou Suède, pas de passage. Mais certaines de ces complicités sont aussi – trop proches de la police.

Sayed a pris cinq ans – il a déjà fait un an et demi en prison.