Étiquettes

, ,

Parmi les poncifs qui reviennent pour qualifier le comportement des exilés et tenter de l’expliquer, le désespoir revient fréquemment, à côté de la recherche de l’Eldorado – et malgré la contradiction entre les deux.

Dans les deux cas, les exilés sont renvoyés à l’irrationalité et à l’émotionnel – symptôme peut-être d’un regard occidental qui a du mal à se déprendre de l’image du sauvage.

Les conduites qualifiées de désespérées sont généralement celles qui comportent une prise de risque, un désordre apparent, ou qui nous semblent loin de là où nous conduit notre bon sens. À ceci près que nous sommes dans des situations sensiblement plus confortables, et donc peu disposés à prendre des risques pour les faire évoluer.

« En Libye, tu peux trouver du travail, tu peux gagner de l’argent, gagner de l’argent n’est pas un problème. Mais ton argent, tu ne peux pas le mettre en banque. Et entre toi et un libyen il n’y a pas d’égalité. Le Libyen il peut t’arrêter dans la rue, il peut venir chez toi et il peut tout te prendre. Il n’y a pas de liberté si on peut tout te voler. Alors s’il n’y a pas de liberté pour toi en Libye, tu es obligé de partir, tu es obligé de t’embarquer et de partir. »

Ce témoignage d’un exilé d’Afrique noire qui a quitté la Libye pour l’Europe dit de manière pudique l’insécurité qui règne là-bas – la Libye est aussi un pays producteur de pétrole, faiblement peuplé, il y a donc de l’argent et un besoin de main d’œuvre immigrée. Témoignage pudique, parce qu’il ne parle pas des milices, des viols, de l’enfermement dans des centres de rétention financés par l’Union européenne où se pratiquent la torture et le travail forcé (avant même d’avoir d’avoir traversé la Méditerranée, les exilés ont déjà compris que l’Europe était prête à tout pour les maintenir loin d’elle).

Alors oui, « tu es obligé de partir », et la prise de risque pour traverser la Méditerranée est connue et assumée. L’Union européenne ne laisse de toute façon pas d’autre choix.

Mais aussi les Européens qui s’aventuraient sur les océans il y a cent cinquante, deux cents ans ou plus, pour pêcher, pour commercer ou pour s’établir aux Amériques, risquaient aussi le naufrage, risquaient aussi le naufrage, et il ne viendrait à l’esprit de personne de les qualifier de désespérés. Il y a sans doute une familiarité avec le fait de mettre sa vie en jeu qui nous parait lointaine de nos jours – et qui ne nous dédouane pas quand nous contraignons autrui à mettre sa vie en jeu à nos frontières.

Puis les exilés rencontrent en France des demandeurs d’asile qui passent des semaines ou des mois à la rue avant simplement d’accéder au guichet de la préfecture pour dire qu’ils veulent demander l’asile. Puis qui restent à a rue ou dans des hébergements précaires au long d’une procédure à n’en plus finir, qui donnera peut-être en fin de compte une réponse négative. Et des mineurs à la rue, auxquels on oppose une multitude d’obstacles pour ne pas les accueillir. Et ils et elles ont vu que la France essayait d’expulser vers le Soudan ou l’Érythrée. La politique de dissuasion mise en place par les autorités françaises à l’encontre des personnes qui pourraient leur demander protection est efficace : ceux et celles qui n’ont pas de raison particulière pour rester en France passent leur chemin.

Certaines et certains vont vers l’Angleterre, et arrivent à Calais, ou ailleurs sur le littoral ou à sa proximité. Les violences policières et la précarité matérielle leur confirment qu’elles et ils ne sont pas bienvenu-e-s pour les autorités françaises.

Suit l’examen des possibles. En septembre 2013, il n’y a plus à Calais qu’un noyau d’Érythréens et d’Éthiopiens, une quinzaine de personne, demandeurs d’asile – donc plus d’espace pour le passage pour les nouveaux et nouvelles venu-e-s. En octobre, il y a une tentative vaine de s’imposer à la force des poings. Suivie d’un replis sur les tentatives de passage les plus hasardeuses et les plus risquées – et une longue litanie d’accidents et de décès.

Et puis vers la fin du printemps, quand le nombre est suffisant, un changement de tactique : plutôt que risquer sa vie par des voies détourner, aller ensemble à l’abordage des camions et des parkings.

Désespoir, sans doute pas au regard de la formidable énergie qu’il faut pour partir ainsi à l’assaut du port, jusqu’à tenter de gagner en courant les bateaux. À défaut du succès, le sentiment d’être ensemble, debout face à la violence de la police et des conditions de vie imposées. À défaut de l’Angleterre un moment de dignité.

Des désespéré-e-s ? Comme s’il était inacceptable qu’elles et ils vivent debout.

 

Pentax Digital CameraLes murs qui parlent de l’Occupation Galou. Ce squat ouvert sur le site de l’ancienne usine Galloo est un moyen d’exiger des conditions d’accueil dignes à Calais.