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« C’était en Serbie. J’avais été arrêté. Le policier avait trouvé dans mes poches 500 € et un très beau téléphone portable. Il était très en colère, il demandait ce que je faisais là, que j’étais plus riche que lui, qu’il n’avait pas une telle somme sur lui et ne pouvait pas s’acheter un téléphone comme ça. J’ai attendu qu’il se calme, et je lui ai expliqué que je vivais très bien dans mon pays. À cause de la guerre j’ai dû tout vendre, ma maison, ma voiture. Ce que j’ai dans mes poches, c’est ce qui me reste. Et j’ai un beau téléphone parce qu’avant je pouvais me le permettre, et qu’aujourd’hui c’est ce qui me permet de m’informer et de garder le contact avec ma famille. Il a grommelé un moment, puis il est devenu plus sympathique, il m’a même donné une bouteille d’eau. »

Ce récit d’un syrien arrivé récemment à Calais montre à quel point peut être paradoxale la situation des exilés. Ceux qu’on rencontre dans les campements sont en général issus de la classe moyenne. Les vraiment pauvres n’ont pas les moyens de faire un voyage aussi long. Ceux qui sont plus riches ne prennent pas autant de risques à monter dans des camions pour passer les frontières, ils payent plus cher pour des plans plus sûrs. Certains ont dû s’arrêter dans chaque pays, parfois pendant des mois, pour travailler et financer la suite de leur voyage. D’autres ont suffisamment pour l’ensemble du voyage, et se font envoyer de l’argent par leur famille à chaque étape. Certains s’endettent aussi. Certains arrivent à Calais sans le sou, ou pratiquement, d’autres ont au moins l’argent nécessaire pour payer les passeurs.

D’où des situations très contrastées entre les personnes, et chez certaines des signes de richesse apparente assez paradoxale. Quelqu’un qui vient de retirer un transfert d’argent de sa famille pour payer son passage et subvenir à ses dépenses quotidiennes a sur lui une somme importante, parfois en grosses coupures. De même que certains – mais pas tous, loin de là – ont un téléphone dernier cri, sachant que c’est une richesse qui tient dans la poche, et que c’est leur lien avec le monde.

Le dénuement matériel dans lequel se trouvent les exilés n’est donc pas d’abord dû au manque d’argent, certains en auraient de quoi payer un hébergement bon marché. Mais sans titre de séjour, sans solution d’hébergement, parce que l’État intentionnellement ne veut pas qu’il y en ait, chassés en lieu en lieu, les exilés sont à la rue, et doivent squatter des bâtiments vides et insalubres, ou construire des cabanes sont des terrains dont ils seront chassés un jour ou l’autre. Et sans eau, sans électricité, sans ramassage des déchets. Ce dénuement est fabriqué par la politique menée par l’État contre cette population, et aggravé par la politique de la mairie de Calais.

Dans cette situation, l’extrême-droite a beau jeu de jouer sur ces signes apparents et paradoxaux de richesse pour dresser la population locale contre les exilés, alors que la pauvreté s’aggrave. Au besoin en faisant courir les rumeurs les plus folles sur l’allocation journalière de plusieurs dizaines d’euros (les montants varient) que l’État verserait à tout exilé arrivant à Calais.

 

Pentax Digital Camera26 septembre 2012, expulsion du campement qui s’était installé sous les arcades de l’ancienne douane. Tentes, couchages, effets personnes sont jetés à la benne par les services municipaux, en toute illégalité. Certains perdent tout ce qu’ils possèdent, dans les poches d’un vêtement ou dans un sac-à-dos qui part en déchetterie.