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Toute fin juin 2014, les choses se précipitent pour les quelques centaines de personnes qui occupent le lieu aménagé pour la distribution des repas, pour demander des conditions d’accueil dignes suite aux précédentes expulsions de campement le 28 mai précédent. La mairie de Calais saisit en référé le tribunal administratif pour obtenir l’expulsion du lieu, en quelques jours la chose est jugée et confirmée en appel.

La Cour Européenne des Droits de l’Homme est saisie en urgence pour suspendre l’expulsion, parce qu’aucune solution de relogement n’est prévue pour les habitants du lieu. L’État français répond en donnant des garanties quant au relogement des personnes, garanties jugées suffisantes par la CEDH.

Dans la réalité, la police boucle le lieu et y pénètre en gazant abondamment. Un tri au faciès est fait entre d’un côté les journalistes et militants qui sont sortis du lieu par la force, et les exilés qui y sont maintenus. En guise de relogement, les deux cents premiers seront expédiés dans des centres de rétention, de Rennes à Metz en passant par la région parisienne (voir ici et ). Les suivants seront emmenés dans des commissariats de police de la région, d’où ils seront relâchés. Enfin, quand les commissariats seront pleins, les derniers seront chargés dans des bus et relâchés à Douai, Valenciennes, Arras, Lille… Les mineurs seront envoyés dans des centres de vacances réquisitionnés pour l’occasion, d’où ils partiront tous, les premiers, revenus à pied en longeant l’autoroute, étant de retour à Calais le soir même.

La Cour Européenne des Droits de l’Homme est à nouveau saisie, cette fois pour condamner la manière dont l’expulsion s’est réellement passée. La justice européenne est lente, et le jugement n’interviendra que dans deux ou trois ans, mais vu les conditions de l’expulsion et le caractère fallacieux des assurances données en amont par le gouvernement à la CEDH, la condamnation est assurée.

Le gouvernement est donc devant un dilemme : comment continuer à harceler les exilés, et les expulsions et destructions de campements sont un élément important de ce harcèlement, tout en donnant à la CEDH l’impression qu’il s’est repenti, et que maintenant il propose des solutions en cas d’expulsion ? Une opération cosmétique était nécessaire.

C’est alors que le camp Jules Ferry est apparu.

Dans cet ancien camp de vacances accueillant des enfants à la journée, isolé et à l’écart de Calais, il est décidé de regrouper des services qui existent déjà. Les repas, que les associations servaient en centre-ville, et à raison d’un repas par jour. Il y a quelques années, les associations servaient deux repas par jour, et parfois des petits déjeuners. Les douches, encore aujourd’hui gérées par le Secours catholique, et qui seront en plus grand nombre au camp Jules Ferry. Une information sur l’asile et l’aide au retour, disponible actuellement au centre-ville, et dans les campements à l’occasion de maraudes. Une antenne de la Permanence d’Accès au Soins de Santé, qui est localisée dans l’enceinte du nouvel hôpital. L’accueil des femmes et enfants, créé par No Border et repris à la demande de l’État par l’association Solid’R, y sera transféré et sera géré par l’association missionnée par l’État pour s’occuper du camp Jules Ferry, la Vie active.

Il s’agit de services regroupés, en aucun cas d’un lieu d’accueil. Les exilés ont le choix entre manger debout ou assis par terre, des préaux leur permettent de s’abriter de la pluie mais pas du froid, en aucun cas il ne s’agit de manger assis dans un lieu chauffé l’hiver. En aucun cas il ne s’agit non plus d’un lieu où on puisse se poser et se reposer, s’asseoir et boire un thé. On vient pour un service donné, et pour le reste on reste debout dehors ou on sort. Un premier préfabriqué de 206 m2 a été installé pour cinquante femmes et les enfants, soit 4 m2 par personnes, au mépris de toutes les normes d’hébergement.

Les représentants de l’État ont annoncé que l’évacuation de la quasi totalité des squats et campements correspondrait avec l’ouverture de la totalité des services du camp Jules Ferry en avril. Ils pourront dire que les personnes vulnérables (femmes et enfants) seront hébergées. Les mineurs isolés seront probablement expédiés dans des lieux en rase campagne réquisitionnés pour l’occasion, où ils ne resteront pas. La préfecture commence à distiller que rien ne sera proposé aux demandeurs d’asile, qui devront donc trouver place dans une nouvelle « jungle ». Quant aux autres, Jules Ferry sera proposé comme la solution.

La préfecture et la mairie répètent que la création d’un bidonville sera « toléré » sur un terrain près de l’entrée du camp Jules Ferry. Une chasse à l’homme est promise à ceux qui refuseraient d’aller dans ces garennes isolées de la ville.

Pour que tiennent les apparences du décor, les autorités cherchent à impliquer les associations. Personne n’a intérêt à ce que les prestations de service du camp Jules Ferry fonctionnent mal et ne bénéficient pas aux exilés qui vivent aux alentours. La Vie active, missionnée par l’État pour gérer le camp, reclasse des salariés des associations qui servaient les repas et ont cessé leur activité, et embauche des bénévoles. Les associations sont appelées à « déménager » les exilés des squats et campements vers la lande devant Jules Ferry. Ce ne serait donc plus des expulsions, mais des déménagements. Vis-à-vis des associations, le cynisme se fait brutal : « si vous ne convainquez pas les migrants de déménager vers le camp Jules Ferry, c’est la police qui les expulsera »… avec les violences qu’on peut supposer. Pour qu’on puisse mieux s’imaginer, la préfecture a ordonné à la police d’augmenter le niveau de harcèlement et de violence aux approches des lieux de vie des exilés (voir ici et ).

Alors nous témoignerons jour après jour des violences en cours, et nous invitons toutes les personnes qui ont du temps libre à nous rejoindre. Et nous soutiendrons les exilé-e-s dans les choix qu’ils et elles feront face à cette violence.

 

Catherine II feux d'artifice CriméeL’expression « villages Potemkine » désigne un trompe-l’œil à des fins de propagande. Selon une légende historique, de luxueuses façades avaient été érigées à base de carton-pâte1, à la demande du ministre russe Potemkine, afin de masquer la pauvreté des villages lors de la visite de l’impératrice Catherine II en Crimée en 1787 (image et citation wikipedia).