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Un beau texte qui a déjà circulé sur le net en amont des expulsions de squats et campements à Calais, et qui prend tout son sens maintenant que la plupart des exilés sont parqués au-delà du contournement autoroutier de Calais :

 

« Lettre à un passant

Cela fait quelques mois maintenant… Quelques mois que mon regard balaie les chaises, les tables, le comptoir, les toilettes et la terrasse du café. Toujours les mêmes habitués attablés devant les mêmes journaux écorchés et jaunis, en face des mêmes boissons qui distillent la même odeur, mélange de bière tiède, de café froid et de vieux tabac. Toujours le même patron, accoudé au comptoir, un sempiternel torchon défraîchi négligemment jeté sur son épaule massive, le regard vague balayant la salle, s’arrêtant parfois sur le galop d’un cheval à l’écran qui fait vibrer les cordes vocales des quelques joueurs de tiercé meublant le fond du café. Toujours le même clébard, ce sympathique sac à puce mordoré qui balaie le sol à coups de queue et les mains à coups de langue. Et les éclats de voix, de rires, de silence…toujours. Il y a pourtant comme une fausse note dans cette mélodie immuable, un étrange arrière goût d’amertume dans le café qui s’obstine à couler dans ma gorge…Tu n’es toujours pas là aujourd’hui. L’amertume dans ma gorge, elle, oui. Alors, je t’écris. Je t’écris parce-que j’ai découvert le goût de ton absence.

Tu te rappelles de comment nous nous sommes rencontrés ? Enfin, du jour où nous aurions pu nous rencontrer…Je me souviens surtout de l’effort que je faisais, une fois attablé, pour ne pas voir ton sourire désabusé effleurer le vieux flipper à l’effigie de la reine d’Angleterre dont la bouche laissait clignoter un « Welcome to London ». L’effort de ne pas respirer les effluves de feu de bois qui se dégageaient de ta silhouette, de ne pas écouter le son de ta voix qui jonglait avec les langues d’un monde que je ne voulais pas connaître, de ne pas percevoir le soupir de soulagement et le relâchement de ton corps qui profitait de la vague de chaleur enveloppant la salle du café. L’effort de chercher à t’ignorer, à ne pas en savoir plus. Tu étais là, mais je refusais de t’accorder le bénéfice de l’existence, et les habitués avaient l’air de dépenser la même énergie que moi pour te rendre invisible. Tu es revenu chaque semaine, ponctuel à chacun de tes rendez-vous avec ton café quotidien. Ton dos a fini par faire parti du paysage, on s’habitue à tout, même à l’indifférence…

Et puis, des langues se sont déliées, jour après jour, on ne parlait plus que de toi, de tous ceux comme toi….Ton dos et celui de tes semblables peuplaient la une des journaux, coulaient à flot dans la bière, remplaçaient le tiercé, meublaient le silence. On murmurait d’abord, à voix basse, conspirant le nez dans la tasse de café, puis le murmure a enflé jusqu’à revêtir la force de la certitude : tu n’étais plus comme avant, tu avais changé, toi et tous ceux comme toi. Tu nous envahissais, nous brutalisais pour une cigarette, agressais nos filles et nos femmes, salissais nos rues, dégradais l’image de notre ville. On savait ce qu’on disait, il y avait des preuves à l’appui, dans les journaux, ces statistiques policières qui nous montraient bien que ta violence s’était multipliée. Et puis, il y avait aussi les politiques qui s’alarmaient de ton nombre et ne parlaient plus que de toi jusqu’à en oublier notre existence. Ces commerces qui fermaient parce que les clients fuyaient ta présence. Ces touristes qui ne venaient plus parce que tu répandais la peur. Ces investisseurs qui n’investissaient plus puisque tu ternissais l’attrait de notre ville. On ne se sentait plus chez nous, il n’y en avait que pour toi, et en retour qu’est-ce que tu nous apportais ?

Ta présence dans notre café était devenu un affront. On le voyait bien que tu nous narguais, que tes regards, tes sourires, étaient une manière de nous faire comprendre que tu ne vivais pas si mal que ça, peut être même mieux que nous. Un beau matin, une solution est venue sucrer notre café…Le gouvernement et la mairie, avaient, enfin, entendu nos suppliques. Ils avaient, enfin, trouvé la réponse à nos problèmes. On allait t’inviter à manger, boire, te vêtir, te doucher dans un centre d’accueil de jour, et tu allais pouvoir planter ta tente sur les terrains vagues autour, en dehors de Calais, loin du centre-ville. En dehors de nous. Elle tombait bien cette réponse, les problèmes s’accéléraient, tu devenais incontrôlable. Et puis, ton départ allait calmer tout le monde, on allait arrêter d’entendre parler de toi, des délits de ceux qui te soutenaient, des croix gammées de ceux qui te haïssaient. Tout allait rentrer dans l’ordre. On ne voyait plus que toi, il fallait que tu t’effaces, que tu laisses la place aux nôtres. D’ailleurs, n’y avait-il pas des habitués qui ne venaient plus savourer leur bière dans ce café ? Des habitués que tu avais chassé de leurs habitudes ?

Enfin, ça a été le grand jour, la libération…Enfin, le centre Jules Ferry a ouvert ses portes ! Il était temps, affirmaient les joueurs de tiercé, un sacré soulagement renchérissaient les buveurs de bière et les accrocs à la caféine, tandis que que les fumeurs confiaient la satisfaction qu’ils éprouvaient de ne plus avoir à assumer toute la misère du monde. Et puis, bon, on ne les avait pas chassé de la ville à coups de bâtons, l’État avait mis les moyens, un cuisinier trois étoiles au Michelin, des centaines de prises électriques pour recharger les téléphones, des douches, des toilettes… Une belle avancée humanitaire pour tout le monde, commentait le patron, ils étaient mieux là-bas que dehors, et nous étions mieux ici sans eux. On avait rien contre eux, renchérissait-il au touriste anglais qu’il pensait revenu depuis ton départ, mais il fallait bien être honnête, ça n’avait jamais été très bon pour les affaires tout ça…Tout était rentré de l’ordre. Tu allais repartir comme tu étais venu, en silence, et tu emmènerais avec toi les problèmes que tu avais créé, les mystères dont tu t’étais entouré, les questions que nous ne voulions pas nous poser. Nous étions libérés d’un poids que nous n’aurions jamais du avoir à porter, un poids que tu avais d’ailleurs alourdi par tes erreurs répétés. Enfin, c’était fini le temps des rancœurs et de la suspicion, toi, comme nous, pouvions savourer le réconfort d’un café chaleureux en paix, en silence, en sécurité.

Cela fait quelques mois maintenant…quelques mois que ton absence est devenue présente. Elle pique ma gorge et gigote dans mon ventre. Les langues de ton monde se sont tues, ton sourire a déserté le vieux flipper, tes pas n’arpentent plus la terrasse, ni la rue. Je peux te le dire maintenant, l’amertume de mon café, c’est aussi et surtout, le goût de la honte. J’ai honte d’avoir pensé que ma liberté impliquait ta disparition. Honte d’avoir cru que ton départ me rendrait le bonheur dont on m’avait privé. Depuis que tu n’es plus là, il n’y a pas moins de chômage, de fins de mois difficiles, de violence. Pas moins de frustration, d’échines courbées, de tristesse. On y avait cru pourtant à ce que le gouvernement, la mairie, la police, la presse, nous avaient fait miroiter. Il faut bien dire, à notre décharge, qu’ils avaient su jouer avec le besoin, quand on se sent à l’étroit dans un espace, de mettre à la porte l’autre, celui qui ne nous ressemble pas. Mais, c’était de ta faute aussi, tu étais trop différent, tu avais changé, ton dos était devenu menaçant…Non ? Pas vrai ? Et si ce n’était pas toi qui t’étais transformé, mais l’image, la perception que nous avions de toi…Comment aurais-je pu savoir que tu avais changé, moi qui ne savais même pas ton prénom, qui n’avais jamais fais l’effort de te connaître, qui ne t’avais en fait, jamais rencontré. On a tous accepté que la porte se ferme, allant même jusqu’à nous réjouir au bruit de son claquement, sans même comprendre que nous ne l’avions jamais ouverte. Aujourd’hui, le café a le goût, la couleur, l’odeur de l’apartheid et de la peur. Aujourd’hui…mais pas demain. Demain, je t’invite, c’est ma tournée. Deux cafés bien sucrés, entre habitués… »

 

Pentax Digital CameraJuillet 2014, les murs qui parlent de l’occupation Galou.