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Lorsqu’on jette une grenouille dans de l’eau bouillante, elle saute pour en sortir. Si on la met dans l’eau froide et qu’on augmente graduellement la température, elle s’habitue jusqu’à ce qu’il soit trop tard et qu’elle ne puisse plus se sauver, elle est prise au piège.

C’est la méthode que semble avoir choisie le ministre de l’intérieur. Les expulsions des 28 mai et 2 juillet 2014 avaient par leur brutalité ouverte entraîné une réponse ferme et unitaire des associations et des exilés.

Les expulsions de fin mars – début avril 2015 ont été toutes différentes. Elles ont été annoncées longtemps à l’avance. La pression policière a augmenté graduellement. Les associations ont aidé les exilé-e-s qui souhaitaient éviter une expulsion brutale par la police à « déménager » vers le terrain où les autorités ont dit qu’ils et elles seraient toléré-e-s, et y ont amélioré autant que possible les conditions matérielles. En parallèle, certaines associations étaient impliquées dans le fonctionnement de la plate-forme de services Jules Ferry, située juste à côté. Avantages collatéraux pour les autorités : pas de demandeurs d’asile à reloger, pas de prise en compte des mineurs, pas de visibilité des femmes non hébergées dans le centre d’accueil précédemment mis en place, pas de recours juridique. Et surtout, pas d’opposition consistante.

Alors que se construisent le long de l’autoroute des grilles qui vont couper les exilés de la ville, la visite ministérielle annonce la poursuite de la même méthode.

« Quand je suis venu la première fois, on m’a fait remarquer que les migrants vivaient sur un terrain entouré de produits chimiques […] Ce que je vois aujourd’hui, c’est que ce n’est plus le cas. D’énormes progrès ont été accomplis. » déclare le ministre (http://www.lavoixdunord.fr/region/migrants-le-recit-de-la-visite-de-bernard-cazeneuve-a-calais-ia33b48581n2808547). Dire que passer d’un « terrain entouré de produits chimiques » à une ancienne décharge publique constitue « d’énormes progrès » relève d’un cynisme clairement assumé. Mais un ministre qui cause avec les exilés et leur souhaite « Have a good diner ! » est un mec sympa, et si le responsable des violences policières et des conditions de dénuement dans laquelle vivent les exilé-e-s est un mec sympa, c’est bien que la situation est normale et qu’il n’y a pas de problème. Le mec sympa, il fait de son mieux, puisqu’il est sympa. De la banalisation du mal, aurait dit Hannah Arendt.

Le ministre annonce l’expulsion des habitants des autres campements restant « dans les prochaines semaines », terme un peu lointain et flou, qui là encore laisse le temps de s’habituer à ce qui parait inévitable. Et tend peut-être la perche aux associations pour inciter les exilés à s’auto-expulser à nouveau, avant que la police ne le fasse.

Il a également annoncé l’expulsion, cette fois du territoire, des exilé-e-s qui ne se résigneraient pas à demander l’asile en France. Quand on suit les politiques européennes et le processus de Khartoum qui se met en place avec les pays d’Afrique de l’est (dont l’Érythrée, la Libye et le Soudan), on voit que ce sont des réfugié-e-s de fait qui vont être déporté-e-s vers le pays qu’ils et elles ont fui.

C’est donc une aggravation de la répression qu’a annoncé le ministre. La température de l’eau augmente. La question est de savoir si les exilé-e-s et les associations se laisseront bouillir.