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Une cabane du nouveau bidonville, près du centre Jules Ferry. On discute autour d’un thé. Les habitants ont les traits tirés, ils dorment peu, ils se relayent toutes les nuits pour éviter les vols. Ceux-ci se multiplient en effet dans le bidonville d’État, où personne ne peut plus faire face à l’augmentation du nombre de personnes et à la concentration dans le même espace de personnes qui n’ont pas choisi de se côtoyer – c’est un aspect sur lequel les associations avaient dès l’automne dernier tenté d’attirer l’attention des autorités, en vain. Alors des tours de garde s’organisent, la tension monte, les groupes les plus faibles se sentent en insécurité. Il s’agit de vols dans les tentes ou les cabanes, parfois des tentes elles-mêmes, en l’absence des personnes, mais aussi en leur présence et sous la menace.

Partie d’un vol de portable, une violente bagarre a éclaté hier peu après midi, grosso modo entre des Afghans et des Soudanais, à l’intérieur du centre Jules Ferry. Si une altercation entre deux personnes est devenue une bagarre en impliquant peut-être deux cents, c’est qu’il y avait d’autres tensions accumulées. D’habitude, quand la tension monte entre deux personnes, le groupe joue un rôle d’apaisement et les sépare.

Dans le même temps, un millier de personnes étaient présentes au centre Jules Ferry à ce moment-là, seule une minorité s’est battue, probablement la plupart des Afghans et des Soudanais présents sont donc restés en dehors du conflit.

En milieu d’après-midi, la tension était retombée, mais l’inquiétude toujours présente. Pour beaucoup, la violence risquait de reprendre la nuit venue, elle risquait aussi de se propager plus largement, comme un feu dans le bidonville. Mais une délégation d’Afghans et de Soudanais s’étaient rencontrée dans l’une des mosquées, cette première discussion n’avait pas tout-à-fait apaisé le conflit, une deuxième rencontre était prévue.

Un exilé donne son point de vue : « Je l’avais dit aux associations. Il y a une église pour tout le monde. Mais elles ont aidé à construire plusieurs mosquées, une pour les Pakistanais, une pour les Égyptiens, deux pour les Afghans, quatre pour les Soudanais. Et les gens ne s’aiment pas. S’ils priaient tous dans la même mosquée, épaule contre épaule, ils se parleraient et ils apprendraient à s’aimer. »

Indépendamment de la question religieuse (mais étymologiquement la religion est ce qui relie), le bidonville ne s’est pas organisé en quartiers homogènes par pays, région, ethnie, langue ou religion. Il y a des jeux de regroupements, plus ou moins importants, et de voisinage, et des liens qui se tissent entre les uns et les autres. Il est courant de voir des Afghans et des Soudanais discuter ensemble, alors qu’ils n’ont pas de langue commune et doivent passer par l’anglais ou par la langue d’un pays où ils ont séjourné comme l’Italie ou la Grèce. Il y a toujours eu à Calais à la fois des squats et des campements homogènes et d’autres assez largement multiethniques, où les choses se passaient souvent bien.

Les gens se regroupaient et se dispersaient selon des critères dont nous devons reconnaître qu’ils nous échappent très largement. C’était une faute de la part des autorités de les regrouper tous au même endroit, tout comme c’est une immodestie de la part de certains associatifs de vouloir changer le bidonville en village en lui plaquant des visions simplistes, par exemple une grille de lecture par nationalité, qui ne correspondent pas à la réalité sociale complexe qui s’y tisse.