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Un nouveau mort ce matin à cette frontière, lors d’une tentative de passage. D’autres avant lui, et puis d’autres qui vont venir s’ajouter à elles et eux ? Jusqu’à quand ?

Mort-e-s de peu, quelques lignes dans la rubrique faits divers, un communiqué d’Eurotunnel sur la faible perturbation du trafic transmanche occasionné par « l’accident », un bâton que nous ajoutons à la comptabilité macabre, plus de cents mort-e-s recensé-e-s pour la période 2002 – 2012, vingt pour l’année 2014, quatre depuis le début du mois de juin cette année. Et puis ?

Et puis ceux et celles d’entre nous fréquentaient le campement du bassin de la Batellerie, au pied de l’hôtel de ville, se souviennent de cette semaine de mars 2014 au cours de laquelle trois habitants du campement sont morts coup sur coup. Nous y allions le ventre noué. Nous avions en face de nous des personnes qui avaient été projetés en à peine un mois de la Libye dans l’hiver calaisien, à la rue et dans le froid, et qui finissaient par penser qu’elles étaient arrivée là pour mourir aussi, une à une, comme leurs camarades.

Et puis ces deux Syriens dont on a eu des nouvelles longtemps après, retrouvés l’un sur les côtes de Hollande, l’autre de Norvège, dans des combinaisons de plongées achetées à Calais, noyés en tentant la traversée.

Et puis il y a Zébiba morte sur l’autoroute la semaine dernière. La violence du choc l’avait tant abîmée qu’il a tout d’abord été impossible de déterminer s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. La violence du choc – le conducteur du véhicule ne s’est pas arrêté. On tue une migrante comme on écrase une bête sur une route de campagne.

Combien sommes-nous ne serait-ce qu’à passer un instant pour marquer notre sympathie à celles et ceux qui les ont connu-e-s ? Est-ce parce qu’ils, elles ne s’appellent pas Charlie, mais Meslin, Senay, Sara, Robiel, Ahmed, Youssef, et « qu’à prononcer leurs noms sont difficiles » (*) ? Ces personnes qui vivent parmi nous, qui meurent parmi nous, nous sont-elles donc si lointaines ?

Où sont les manifestants qui disaient leur indignation et dénonçaient le « mur de la honte » devant une barrière d’opérette vite reversée par le vent d’hiver, où sont-ils aujourd’hui qu’ont poussé de vraies barrières autour du port et de l’autoroute, coiffées de leurs barbelés à lame de rasoir, et que les mort-e-s sont la rançon d’une prise de risque aggravée ?

Avons-nous pris l’habitude ? Est-il devenu acceptable que les survivant-e-s de la traversée du Sahara et de la Méditerranée, les monts du Kurdistan et des Balkans, viennent mourir sur nos rivages au cœur de l’Europe ?

À la perte de ces vies allons-nous ajouter la perte de notre humanité ?

Ou allons-nous enfin nous lever, parler, crier s’il le faut ?

Pour dire qu’aucune politique ne peut, ne doit se faire à ce prix-là.

Que ce que doivent rencontrer parmi nous ces femmes et ses hommes venu-e-s d’ailleurs ce n’est pas la mort mais notre hospitalité. Que c’est ce que nous attendons, exigeons, de nos dirigeants.

 

(*) Vers extrait de L’Affiche rouge, d’Aragon. Et comment ne pas rapprocher le passage

« Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuits hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants »

des ressorts de la propagande actuelle, faisant l’amalgame entre migration et criminalité, ou juxtaposant migration et terrorisme. Jouant sur la peur pour justifier la violence.

 

Pentax Digital Camera14 mars 2014, cérémonie en homage à Senay Berhay, retrouvé mort dans le bassin de la Batellerie.