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Les autorités parlent « d’assauts en masse » à propos des tentatives de passage des exilés qui s’organisent sans passeurs. « Assaut » est un mot du vocabulaire guerrier, il renvoie à une attaque, voire une agression. « Masse » renvoie à un groupe important, dans lequel les individus disparaissent. « L’assaut » appelle l’érection de défenses, son caractère massif le déploiement de moyens extraordinaires pour le repousser. C’est un vocabulaire qui vise à justifier l’érection de kilomètres de grilles surmontées de barbelés, la mobilisation de centaines de policiers, la dépense de millions et de dizaines de millions d’euros pour la « sécurisation ». La direction d’Eurotunnel parle d’ « invasions massives, systématiques ». Le groupe Eurotunnel vient d’obtenir 7 millions de livres (9,7 millions d’euros) de la part du gouvernement britannique pour ses dépenses de « sécurisation » et comme compensation de son manque à gagner dû aux tentatives de passage.

Qu’en est-il en réalité ?

Concernant le périmètre du Tunnel sous la Manche, il s’agit généralement de deux cents à trois cents personnes pendant la nuit, parfois plus lorsqu’il se passe quelque chose de particulier, comme un report du trafic poids-lourd du port vers le Tunnel. C’est le cas ces derniers temps avec le mouvement social de la compagnie de ferry My Ferry Link, ou lorsqu’une tempête interrompt les traversées des ferries.

Rappelons pour ce qui est des ordres de grandeur qu’il y a à Calais environ trois mille exilé-e-s à la frontière de deux pays de plus de 60 millions d’habitants. Environ 30 millions de passagers traversent la Manche chaque année, par les ferries et par le Tunnel. Le plus grand camp de réfugiés au monde, celui de Dedaab au Kenya, accueillait plus de 500 000 réfugié-e-s en 2012. Le Liban, pays d’environs 4 500 000 habitants, accueillait en janvier 2015 plus de 1 400 000 réfugié-e-s selon le HCR , soit 1 réfugié pour 3 habitants. À l’échelle de pays de plus de 60 millions d’habitants comme la France ou le Royaume-uni, la même proportion représenterait l’accueil de 20 millions de réfugiés.

Mais au-delà des nombres, comment s’organisent ces tentatives de passage ?

Ce qu’on peut observer lorsqu’on est dans les campements, qu’on voit les personnes traverser la ville ou qu’on est à proximité des lieux de passage, ce sont des petits groupes, qui peuvent être de deux ou trois personnes jusqu’à rarement plus d’une dizaine, au fil de la nuit, et de la journée lorsqu’il y a des embouteillages sur l’autoroute.

C’est par exemple ce qu’a pu filmer une équipe de France 3 dans un reportage diffusé mardi soir :

http://france3-regions.francetvinfo.fr/nord-pas-de-calais/calais-une-nuit-avec-les-migrants-778485.html

L’addition de ces petits groupes fait qu’il peut y avoir à un moment donné cent à deux cents personnes dans les 650 ha du périmètre du Tunnel sous la Manche, près des parkings et autour de la zone d’embarquement des camions sur les navettes ferroviaires qui les transportent jusqu’en Grande-Bretagne, ou autour d’un embouteillage sur l’autoroute qui s’étire parfois sur plusieurs kilomètres.

Ce mode d’organisation correspond au mode de passage dans ou sous (sur les essieux) les camions, donc nécessairement par petits groupes. Même lorsqu’ils et elles montent dans les navettes ferroviaires les exilé-e-s doivent ensuite se cacher dans ou sous les camions pour passer les contrôles du côté britannique.

Cette manière de s’organiser est très différentes de ce qu’on voit à Ceuta et Mellilla, les enclaves espagnoles au nord du Maroc, où les exilé-e-s vont en groupes de quelques centaines pour escalader les barrières et pour que quelques dizaines de personnes puissent les franchir et courir jusqu’au centre d’accueil où elles ne risquent plus d’être arrêtées par la police espagnole et refoulées illégalement vers le Maroc.

Ce mode d’organisation en grands groupes a pu être utilisé deux ou trois fois à Calais au cours de l’été 2014, lorsqu’environ deux cents exilé-e-s sont allés vers les grilles au nord-est du port pour y entrer et courir vers les ferries qui se trouvent au sud-ouest. Ils et elles été bloqué-e-s à chaque fois avant d’atteindre leur but, et cette manière a été abandonnée puisqu’inefficace. De même sur le site du Tunnel des exilé-e-s ont pu aller à quelques dizaines vers les navettes ferroviaires pour que quelques personnes puissent s’y glisser. Mais dans ce cas les navettes sont immobilisées par la police pour être fouillées.

 

Pentax Digital CameraEmbouteillage sur la rocade d’accès au Tunnel, novembre 2014. La fumée provient d’un projectile non identifié lancé par les CRS en direction des exilé-e-s.