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Le communiqué du ministère français de l’intérieur annonçait pour le 20 août la signature d’un accord franco – britannique. En fait c’est une déclaration qui a été publiée – s’il y a aussi un accord, il n’a pas été rendu public. Cette déclaration est d’abord une mise en récit des choses, une présentation des faits qu’on peut trouver abusivement déformante.

Elle présente également un certain nombre de mesures. Il est utile pour en comprendre la portée de relire l’arrangement franco-britannique de 2009 (l’année Besson et de la « fermeture de la Jungle de Calais ») : les mesures sont pour l’essentiel les mêmes.

La mise en récit repose sur trois éléments :

  • si l’arrangement de 2009 se présentait de manière technique et présentait un plan en deux phases, la déclaration du 20 août mime l’efficacité en remplaçant les phases par l’emphase : « travail exhausitif », « traiter tous les aspects du problème », « dispositif de sécurité hautement efficace », « l’objectif fondamental de s’attaquer aux problèmes des migrations illégales en amont et à la racine », « la mise en œuvre résolue des actions annoncées », etc, etc, etc. À force d’enfler le vocabulaire, on finira bien par boucher les fuites dans la frontière.
  • participant de cette emphase, une dramatisation par l’hyperbole de la situation : « une pression migratoire sans précédent », « ce phénomène prend une dimension préoccupante », « la gravité du contexte », « le symptôme aigu d’un problème », etc. Dans les faits il y a depuis l’été 2013 une augmentation graduelle du nombre de personnes se réfugiant dans l’Union européenne, se traduisant de manière très atténuée par une augmentation du nombre d’exilé-e-s à la frontière britannique, en particulier à Calais. Les chiffres globaux sont à rapprocher de la population de l’Union européenne, 500 millions d’habitants, ou du fait que le Liban accueille une nombre de réfugié-e-s équivalent au tiers de sa population. Et les quelques milliers d’exilé-e-s bloqué-e-s à la frontière britannique à la population de la France et du Royaume-uni, plus de 60 millions d’habitants chacun. Mais cette dramatisation par hyperbole vise à justifier l’aggravation des mesures répressives, ainsi que pour l’opinion britannique l’augmentation de l’implication financière de son gouvernement.
  • une déformation de la réalité qui ferait des passeurs l’origine du problème, faisant appel aussi à l’emphase (« l’emprise des réseaux criminels responsables de la traite des êtres humains » et autres) : « les passeurs criminels entraînant les migrants ». Ce seraient les passeur-se-s qui expliqueraient la présence des migrant-e-s, alors que c’est la fermeture des frontières qui entraîne le recours à des passeur-se-s. C’est pour cela que dans la réalité, quand on arrête des passeur-se-s, d’autres les remplacent, puis que c’est une activité lucrative. Et dans la réalité, plus une frontière est difficile à passer plus les tarifs augmentent et plus les exilé-e-s sont dépendant-e-s des passeur-se-s. C’est ce que l’on constate en ce moment à Calais, où les premières victimes des nouveaux dispositifs de contrôle sont les exilé-e-s qui s’organisaient pour passer sans passeur-se-s.

La présentation des mesures est organisée en un plan en quatre parties. Une grande partie d’entre elles avaient déjà été annoncées ces dernières semaines. Une grande partie d’entre elles reprennent le catalogue de l’arrangement de 2009.

  • « Garantir la sécurité effective du Tunnel sous la Manche et du port de Calais », ce qui laisse à entendre qu’auparavant la sécurité était ineffective, mais par la vertu des mots ça va changer. Il ne s’agit pas non plus de sécurité, mais d’obstacles, qui mettent fréquemment la sécurité des personnes en danger (voir ici et ). Il s’agit des nouvelles barrières édifiées ou en projet, des renforts de police et pour la fouille des camions, et d’inspections du dispositif.
  • « La collaboration entre les forces de sécurité publique françaises et britanniques » : il s’agit d’arrêter les passeurs, et d’expulser les exilé-e-s vers leur pays d’origine (majoritairement Soudan, Érythrée, Afghanistan, Syrie…). Il est précisé que « le gouvernement britannique apportera une contribution financière et un appui en matière de vols retour ». En 2009 étaient créés un « Comité de pilotage conjoint », un « centre de coordination conjoint » à Calais et un « Centre conjoint de renseignement opérationnel » à Folkestone. 2015 voit la création d’un « coordinateur national », aussi nommé « haut responsable », dans chaque pays, et d’un « Centre de commandement et de contrôle commun » basé à Calais, qui devra recevoir le soutien du centre de Folkestone.
  • « La prise en charge des migrants » : après une larme de crocodile sur les sort des « migrants », sont présentées les mesures sensément humanitaires. On trouve pêle-mêle le centre de jour Jules Ferry, la demande d’asile en France (rappelons que plusieurs centaines de demandeurs d’asile sont stockés dans le bidonville de Calais), la protection des personnes vulnérables, en particulier femmes et enfants (une centaine de femmes et enfants sont mis à l’abri dans l’enceinte du centre Jules Ferry), les retours volontaires (on bloque des gens dans des conditions de misère, on les soumet à un harcèlement policier, puis on leur propose de leur payer le retour au pays), les expulsions dans le cadre du règlement Dublin III (vers un autre pays européen responsable de leur demande d’asile, généralement le pays d’entrée dans l’Union européenne, Bulgarie, Hongrie, Italie…) Pour tout ça, le gouvernement britannique payera 5 millions d’euros par an pendant deux ans.
  • « Action européenne et internationale » : il s’agit de la politique européenne visant à bloquer les exilé-e-s dans les pays voisins de l’Union européenne, à les empêcher de franchir les frontières de l’UE, à les expulser vers leur pays d’origine ou vers d’autres pays comme le Niger ou la création d’un camp pour expulsés de différents pays africains est en projet. Les gouvernements français et britanniques ont en effet un rôle moteur dans le durcissement des politiques européennes.

On ne peut s’empêcher à la fin de cette analyse de texte d’en mentionner une perle sise à l’alinéa 16.(II) qui porte sur la mise « en commun de leurs connaissances en matière d’analyse et de traduction des langues parlées dans les pays d’origine des migrants ». On y lit : « La France fournit quant à elle des traducteurs et analystes maîtrisant l’albanais, l’ukrainien, le néerlandais, l’arabe et le kurde » (c’est nous qui soulignons). Voisins flamands et hollandais, vous n’avez qu’à bien vous tenir !

Vous pouvez télécharger la déclaration du 20 août 2015 ici.

 

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