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La nouvelle fait bruisser, l’artiste Banksy ferait venir son parc d’attraction Dismaland, parodie de Disneyland, dans le bidonville de Calais. Ce n’est pas clair si c’est le parc d’attraction lui-même, ou si ce sont les matériaux après son démontage, qui serviraient à construire des abris.

http://www.lepoint.fr/culture/migrants-le-parc-dismaland-de-banksy-demenage-a-calais-27-09-2015-1968523_3.php#xtor=CS2-238

http://newsoftheartworld.com/banksy-donne-les-restes-de-dismaland-aux-refugies-de-calais/

La rumeur bruisse dans l’espace virtuel, le site de Dismaland est devenu muet.

Avant : http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fwww.dismaland.co.uk%2F

Maintenant : http://www.dismaland.co.uk/

Mais l’annonce prend place dans un imaginaire, et même virtuelle elle provoque la réflexion.

La création d’un parc d’attraction à Calais est un des serpents de mer de la maire de Calais, sensé résoudre les problèmes d’emploi à Calais, Spyland ou Heroicland.

Comme le montre l’enquête du magazine Marianne, ce projet de parc d’attraction emmène la mairie de Calais dans des parages de l’extrême-droite néo-nazie.

http://www.marianne.net/calais-drole-manege-entre-mairie-ex-neo-nazi-100236945.html

On pense alors à ces deux adjoints au maire allant serrer la main des membres d’un groupe dont le leader porte une croix gammée tatouée sur la poitrine, manifestant sur le perron de l’hôtel de ville. Sauvons Calais en était à ses débuts. Aujourd’hui, des personnes tournent à Calais en voiture et tabassent des exilés isolés, comme le faisaient déjà dans d’autres villes des militants d’extrême-droite dans les années 70 ou 80.

www.liberation.fr/politiques/2015/10/01/ratonnades-en-serie-chez-les-migrants-de-calais_1395265

Calais comme un espace de jeu pour l’extrême-droite.

Mais le bidonville où Banksy annonce qu’il va transférer son Dismaland, ou au moins les matériaux, est aussi un espace qui est donné à voir. Il est situé en contrebas de la rocade d’accès au port, par laquelle passent la quasi totalité des 10 millions de passagers qui traversent la Manche par ferry à Calais. La vue se fait pour partie au travers des nouvelles grilles qui bordent la rocade.

Le lieu est également donné à voir par les médias, qui y sont quotidiennement présents depuis cet été. Il est difficile de traverser aujourd’hui le bidonville sans croiser au moins une personne portant un ou plusieurs appareils photos professionnels, une ou plusieurs personnes porteuses d’une caméra professionnelles. Parmi les topos affectionnés, les points d’eau où les exilé-e-s se lavent et se brossent les dents. Des gens vous photographient dans votre salle de bain et publient les photos. Une fin d’après-midi de septembre, nous répondons à l’invitation d’amis et allons les voir au bidonville. Certains d’entre nous sont artistes, nos hôtes ont joué le grand jeu, une derbouka, un djembé, un chanteur, d’autant que nous avions chanté ensemble l’avant-veille. Nous sommes dans une courette délimitée par des branchages, un espace privé. Deux journalistes entrent sans agresser la parole à personne, et mettent un micro sous le nez du chanteur.

Certains journalistes passent du temps sur le terrain, et composent un sujet qui rend compte de ce qu’ils ont observé sur la place. Parfois aussi la taylorisation des métiers de l’information fait que les des personnes prennent des images et des sons qui sont montés par d’autres qui ne connaissent pas la réalité dont ils parlent. Les images et les sons pris de la réalité donnent une image de vérité à un discours pré-construit. Un artiste qui s’immergerait dans la vie du bidonville et en tirerait un dessin animé de fiction rendrait mieux compte de la réalité que ces « reportages » qui utilisent des images et des sons qui en sont extraits.

Le montage du sujet peut ainsi peut ainsi sélectionner les éléments qui rendent le mieux compte de ce que les journalistes ont observé, comme il peut extraire les éléments de réalité correspondant à une scénario bâti à l’avance. Au besoin d’autres artifices peuvent faire entrer ce qui a été enregistrer dans le schéma pré-construit. Un classique : un-e exilé-e-s parle de son parcours ou de sa situation, avec une diversité d’inflexions de voix où l’humour ou la dérision ne sont pas absents. Le doublage pour la traduction va être sur une voix monocorde et plaintive, ne suivant absolument pas les nuances de la parole de l’exilé-e-s. Le « migrant » ou la « migrante » est gentil (le regard est bienveillant), et surtout malheureux. C’est une victime. Le doublage efface les nuances de la voix pour renvoyer à ce statut de victime, plutôt que d’acteur ou d’actrice de sa vie, confronté-e-s à une situation difficile.

Les associations se mettent aussi en scène sur ce théâtre. Cet été, quatre ONG internationales ont déployé dans le bidonville de Calais une intervention comme celles qu’elles mettent en place dans les pays du Tiers-Monde. Pendant l’été 2014, il y avait trois mille exilé-e-s à Calais, à peine moins que maintenant, la situation humanitaire était aussi mauvaise. Mais les exilé-e-s étaient dispersé-e-s dans plusieurs lieux, la scène n’existait pas. Ça ne signifie pas que le discours porté ni l’action menée ne soient pas pertinents, mais il leur manquait le support pour se porter vers le public.

Les portes-paroles associatifs montrent également le bidonville aux médias, y sont donnés à voir et se donnant à voir avec la misère du monde comme toile de fond, comme illustration de leur rôle. Sachant qu’on peut aussi se donner à voir devant les grilles du port, ou dans la ville d’où les exilé-e-s sont chassé-e-s, si l’on veut faire passer d’autres messages, ou conseiller d’aller voir voir les exilé-e-s parce que mieux placé-e-s pour parler de leur situation.

Certains exilés entrent dans le spectacle, se donnant à voir ou en tirant des bénéfices. Ainsi ceux qui se font rémunérer comme fixeurs, c’est-à-dire personnes qui préparent la venue des journalistes et leur fournissent notamment des personnes à interviewer. Il s’agit d’une source de revenu comme une autre, qui permet de mieux vivre. Qui correspond à un journalisme pressé, qui a besoin de recueillir dans un minimum de temps des éléments du réel répondant à une commande, à un récit pré-construit.

Mais les exilé-e-s prennent aussi la parole publiquement, pour dénoncer la situation qui leur est faite et faire connaître leurs revendications, comme ils et elles l’ont fait par huit manifestations en dix jours, du 3 au 12 septembre (voir ici, ici, ici, ici et ). Pour émerger, leur parole se heurte alors à deux obstacles. Ils et elles ne disposent pas d’un service de communication leur permettant de mobiliser les médias rapidement, comme les autorités ou Eurotunnel le font, à partir éventuellement d’une fausse nouvelle. Mais aussi les exilé-e-s sortent ainsi du rôle de victimes qui leur est assigné, et ne correspondent plus à l’image pré-construite d’eux et elles qui est majoritairement véhiculée par les médias. Si le mouvement des Syriens à l’automne 2013 correspond à des circonstances particulières (focus médiatique sur la Syrie, action spectaculaire – l’occupation d’un accès du port, relais rapide par les associations), la parole des exilé-e-s a de manière générale des difficultés à passer la rampe.

Concrétisation à venir ou simple interpellation virtuelle, le geste de Basksy présente déjà un miroir à Calais. C’est ça, les artistes.

 

Pentax Digital Camera

Les murs qui parlent de l’occupation Galou. Les habitant-e-s et les visiteur-se-s du squat avait écrit et dessiné sur les hauts murs qui l’entouraient.