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Si les deux Soudanais arrêtés à Calais qui devaient être expulsés vers le Soudan jeudi dernier ont vu finalement leur vol annulé, deux autres ont été transférés au centre de rétention du Mesnil-Amelot hier dimanche et devaient être présentés aujourd’hui à l’ambassade du Soudan pour obtenir le laisser-passer nécessaire à leur expulsion vers ce pays.

La politique de dispersion des exilé-e-s arrêté-e-s à Calais dans des centres de rétention de toute la France est heureusement peu efficace en terme de renvois. Les douze personnes transférées mardi dernier au centre de rétention de Rennes ont ainsi été libérés soit par le tribunal administratif, soit par le Juge des libertés et de la détention, témoignant du non respect du droit par l’administration.

Une intervenante de la CIMADE témoigne de l’arrivée de cinq personnes arrêtées à Calais et envoyées en avion au centre de rétention d’Hendaye, à la frontière espagnole. Les cinq ont été libérés. Une politique de la peur, en projetant les personnes aux quatre coins de la France avec le risque d’être expulsées vers le pays qu’elles ont fui. Parfois, l’expulsion se concrétise, comme le 24 septembre. Une des formes de violence pratiquée par l’État pour briser la détermination de ces personnes parce qu’elles ont pour projet de construire leur vie au Royaume-uni.

 

http://www.lacimade.org/temoignages/5534-Les-cinq-qui-viennent-de-loin

« Les cinq qui viennent de loin

Sarah Danflous, intervenante pour La Cimade au CRA d’Hendaye

La route de l’exil abime, nous le savons tous. Mais lorsqu’elle passe par Calais, elle laisse des stigmates indélébiles. Un seul mot me vient à l’esprit en repensant  eux : survie. La survie face à la violence de cette jungle. Violence qui transpire de ces corps, de ces esprits meurtris, transformant ces humains en fantômes. Cinq fantômes débarqués à Hendaye en cette fin d’après-midi d’août. Cinq fantômes en arrêt en découvrant les autres retenus en plein tournoi international de ping-pong dans la cour du centre de rétention administrative (CRA).

C’est aussi la méfiance des autres retenus face à « ces cinq. Les cinq qui viennent de loin », comme ils les nomment, et qui sont « si différents ». À la question « pourquoi si différents ? » il m’est rétorqué, « je ne sais pas. Ils l’ont sur eux. Vous ne trouvez pas, vous, qu’ils ne sont pas comme nous ? ».

Sur cette route de l’exil, il leur est impensable de pouvoir revenir à la case départ. L’unique lueur dans ce cloaque s’appelle « Angleterre ».

Très vite les questionnements arrivent. Lorsqu’on leur montre une carte de France avec Calais et Hendaye, à la frontière avec l’Espagne. Des yeux écarquillés de stupeur et un geste « Pourquoi ? ». Ils ont bien compris qu’il se passait quelque chose quand on les a fait monter tous les cinq dans cet avion, escortés par dix policiers. Comment leur expliquer qu’il fallait sans doute remplir le CRA en vue de la proche visite du ministre de l’intérieur ?

« C’est quoi Espagne ? » De l’Europe ils ne connaissent qu’un mot : « Angleterre ». Ont-ils seulement conscience de ce qu’elle est, en dehors d’une terre promise où la famille les attend ? Et ils racontent. L’épouse et l’enfant – ça y est c’est confirmé, ils sont bien arrivés ; le petit frère de onze ans qui, depuis le dernier passage au CRA il y a trois semaines, a pu traverser, lui ; la communauté baptiste qui prie tous les jours pour enfin qu’il passe de l’autre côté.

On leur explique les risques de renvoi, la possibilité – pour ne pas dire l’importance – de se défendre, déposer une demande d’asile. Inlassablement la même réponse « vous êtes très gentils mais non merci, j’attends l’Angleterre », comme si ce n’était qu’une question de jour, s’il ne pouvait en être autrement.

Puis « les cinq », toujours groupés, comme prêts à se précipiter vers un camion en partance pour Douvres, se séparent. Deux libérés la veille par le tribunal administratif, les trois autres le lendemain par le juge des libertés et de la détention. De nouveau, l’inquiétude pour les uns « y a-t-il une gare dans cette ville pour rejoindre Calais ? » (on sourit en répondant par l’affirmative, oui il y a bien une gare) ; la débrouille pour les autres en faisant le plein de vêtements avant de quitter le CRA. Et finalement se dire que ces quelques jours ont permis de se reposer et panser les plaies. Parce que c’est certain, la route ne s’arrête pas à Hendaye.

Enfin, une dernière faveur avant de partir : « votre numéro. La prochaine fois qu’on se parlera ce sera depuis Londres. Vous ne me reverrez pas dans ce bureau ». »

 

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