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Les avocat-e-s le constatent en ouvrant le dossier des personnes placées en rétention, les juges s’en offusquent parfois, les bénévoles le lisent sur les documents que les exilé-e-s leurs présentent parfois pour y comprendre quelque chose : un nombre important de personnes placées en rétention après être passées par le commissariat de Coquelles, près de Calais, ont cette année pour date de naissance le 1er janvier 1997.

L’hiver 96 – 97 fut rigoureux, en ce début de printemps le ciel était si bleu, alors neuf mois après le premier avril…

Non, la réalité est plus terre-à-terre.

Lorsque les policiers arrêtent un groupe d’exilé-e-s, soit dans un camion lors d’une tentative de passage, soit en ville à l’occasion d’un contrôle au faciès, il font un premier tri encore au faciès et relâchent les personnes qui leur paraissent mineures, pour ne pas s’embêter avec des procédures, signalement, enfance en danger.

Ensuite, une fois au commissariat, il y a des personnes qui disent qu’elles sont mineures. Et là il y a des périodes plutôt cool, on les laisse généralement partir. En ce moment on n’est pas dans une période cool, et il faut fournir chaque jour une cinquantaine de personnes à envoyer au loin dans un centre de rétention. Alors on fabrique des majeurs, et les personnes nées le 1er janvier 1997 ont eu 18 ans le 1er janvier 2015. L’année dernière on les faisait naître le 1er janvier 1996, l’année prochaine on passera au 1er janvier 1998.

Selon des témoignages d’exilé-e-s que nous ne pouvons pas vérifier, mais qui se répètent dans le temps, les documents, et notamment les procès-verbaux d’audition, sont souvent mal traduits, partiellement ou pas du tout, quand la traduction n’est pas remplacée par « signe, tu sortiras plus vite ». Bref, des personnes nous disent qu’elles ont signé des documents qu’elles n’ont pas compris, où elles ont parfois remarqué que des choses n’allaient pas, comme la date de naissance, mais elles ont signé pour en finir et éviter les problèmes.

Les juges ont des réactions variables par rapport à cette situation. Lorsqu’il voient des procès-verbaux stéréotypés avec des dates de naissance identiques, ils ont tendance à annuler les procédures et à libérer les gens, mais d’autres considèrent que le procès-verbal signé fait foi jusqu’à preuve du contraire. Dans la situation présente ça a une importance pratique toute relative, puisque la préfète du Pas-de-Calais libère les personnes qu’elle a envoyées en rétention lorsqu’elles ne sont pas libérées par les juges.

La maltraitance exercée sur ces mineurs n’en est pas moins réelle.

Comme la maltraitance de la vie dans le bidonville, comme la maltraitance des gazages et des passages à tabac lors des tentatives de passage, comme le bombardement à coup de grenades lacrymogènes du bidonville – plus de 600 grenades lancées ces deux dernières nuits sous prétexte de tensions sur l’autoroute qui le surplombe – les enfants du bidonville connaissent mieux l’odeur du gaz lacrymogène, l’assèchement de la gorge et le piquement des yeux, que le parfum de la « douce France ». On ne peut pas mieux signifier à des gens combien ils ne sont pas les bienvenus.

À titre d’exemple, sur les 25 exilés de Calais arrivés hier au centre de rétention de Marseille, 12 mineurs.

À titre d’exemple, un témoignage venant de Toulouse, à propos de la dernière charretée qui y a été envoyée :

« Fin ou presque du 3ème épisode du feuilleton de l’automne lancé depuis le 21 octobre par notre « cher » ministre de l’intérieur, aidé de sa très disciplinée préfète du Pas de Calais. J’avais envie de connaître à quoi elle ressemble donc là voilà…

http://www.pas-de-calais.gouv.fr/Services-de-l-Etat/Prefecture/La-Prefete

Doit-on lui dire merci d’offrir des voyages en bus et en avion aux pauvres hères de Calais qui n’ont surement pas assez vu de pays et ne connaissent pas encore assez la France?
Doit-on la remercier d’occuper si intensément les journées des magistrats et des avocats, des juristes travaillant au sein des Centres de Rétention, des interprètes qui répètent à longueur de temps les mêmes instructions, les mêmes questions, des policiers qui sont parfois plus nombreux que les retenus dans les salles d’audience et pianotent sur leur portable en mâchant leur chewing-gum pour faire passer le temps, des bénévoles des associations et collectifs de soutien aux migrants et sans-papiers dont le seul passe-temps est probablement d’assister aux audiences et d’attendre les retenus à la sortie du CRA pour les amener à la gare?
Doit-on lui rendre hommage de faciliter ainsi la rencontre de tous ces gens?

Parmi le laid il y a parfois du beau et parmi le mal on trouve parfois de la beauté Et comme le dit François Cheng la vraie beauté est liée à la bonté. Il s’agit d’un sens aigu de la justice, de la dignité, de la générosité, de la responsabilité.
Les « migrants ou réfugiés de Calais » que l’on pourraient appeler Rescapés tant ils ont déjà subi d’épreuves terribles et de traumatismes physiques et moraux sont beaux. Malgré la douleur, ils dégagent une telle lumière du fond de leurs yeux, qu’ils rayonnent.

Aujourd’hui au Tribunal Administratif (TA) de Toulouse, ils ont presque tous été libérés.
Tous sauf UN. Pourquoi?
Le magistrat ou la magistrate qui les interroge veut connaître la date et le lieu de naissance du retenu. Elle diffère souvent de celle écrite au crayon sur l’OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français), et ce sont souvent de très jeunes hommes qui se retrouvent ainsi privés de liberté.

Doit-on soupçonner la police, bras armé de la préfète ou cette représentante de l’Etat elle-même de manipuler les chiffres?
Aujourd’hui au TA de Toulouse, des Erythréens, des Afghans, ou Kurdes d’Irak sont arrivés les mains menottées. Après délibération, le magistrat a annulé leur OQTF par lequel la préfète du Pas de Calais demandait leur renvoi vers TOUT PAYS VOULANT LES ACCEPTER sauf l’Erythrée pour les Erythréens, L’Afghanistan pour les Afghans..etc
Que signifie cette mascarade? Ne sait-elle pas que l’on ne peut expulser un mineur?
A moins qu’une petite erreur de date de naissance puisse les faire vieillir d’un seul coup et passer inaperçue!

Cet après-midi au TA de Toulouse, sur les 6 retenus devant comparaître devant le juge administratif, seuls 4 se sont présentés. Pourquoi?
La préfète du Pas de Calais avait décidé de libérer de bonne heure ce matin, 2 personnes du CRA de Cornebarrieu.
Ils sont afghans. Ils sont sortis du CRA vers 8h ou 9h du matin et ont marché pendant 3 heures pour trouver le chemin de la gare. Ils sont revenus finalement au CRA vers midi car ils tournaient en rond n’avaient pas réussi à trouvé « the train station ».
Des bénévoles du Cercle des Voisins du CRA de Cornebarrieu, et un monsieur qui avait entendu parler de nos actions les ont reconduits à la gare Matabiau vers 12h30. D’autres bénévoles de collectifs toulousains (CLIC) ou membres de la LDH et de RESF assistaient aux audiences au TA.

Face au juge, les avocats ressassent les mêmes arguments et s’excusent même de ne pas être originaux.
Tous dénoncent le détournement de pouvoir, l’absence de proposition d’asile avant de faire un OQTF, tous dénoncent cette MASCARADE, ce FAUX-SEMBLANT de procédure qui conduit des hommes en prison car OUI un CRA est une PRISON!

Ce que nous aimerions maintenant savoir, c’est ceci:
Puisque la préfète du Pas de Calais est en faute, parce qu’elle ne respecte pas l’article 432.5 du code pénal, sera-t-elle traduite en justice? Sera-t-elle condamnée ou seulement « mutée avec une prime au mérite » pour tant de dévouement ?
La France est-elle toujours un État de droit ? En tous cas elle n’est plus le pays des DROITS de l l’Être Humain et cette image est maintenant connue hors de nos frontières. Mais méfiance, car le vent tourne parfois …

Pour terminer, une bonne nouvelle toute relative.
Pas besoin d’aller demain ni devant le CRA, ni au TA, juste peut-être devant le juge des libertés pour la seule personne ayant eu sa demande rejetée.
Et un peu de répit pour la semaine prochaine car aucune annonce de « livraisons de Calaisiens » n’est annoncée.

Et aussi comme le demande un des juges administratifs:
« Avez vous quelque chose à ajouter? »
Un des jeunes Erythréens a répondu:
« qu’il n’y avait pas de différences entre les agissements de la police de Calais et celle de son pays l’Erythrée »

Doit-on alors s’étonner que personne ne demande asile en France et que tous veulent rejoindre l’Angleterre?

Michèle Crémoux »

 

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