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À l’entrée de ce qui est devenu la rue commerçante du bidonville, trois personnes cassent la croûte au milieu de l’ossature en bois d’une cabane en construction. Ils offrent un verre de jus de fruit et entament la conversation. Ils sont kurdes et construisent un restaurant. Ce n’est pas eux qui tiendront le restaurant, ils construisent pour se faire un peu d’argent. Un Soudanais vient et parle avec eux en anglais. Il viendra aussi travailler pour quelques euros quand les matériaux nécessaires à la suite du chantier seront là.

Né de la volonté de relégation des pouvoirs publics, le bidonville de Calais est devenu le quartier le plus dynamique de la ville, le seul en tout cas où des restaurants et des commerces ouvrent et s’agrandissent. Les exilé-e-s sont pour la plupart issu-e-s des classes moyennes, voire supérieures, de leur pays (et découvrent en arrivant en Europe ce que c’est que vivre dans un bidonville ou être à la rue). Si certain-e-s arrivent à Calais sans argent, beaucoup en ont, au moins pour payer leur passage, et pour leur vie quotidienne. Lorsque la ville est loin apparaissent sur place des magasins, des restaurants, des bars – discothèques, des boulangeries, des coiffeurs, permettant d’avoir accès au nécessaire. À ce stade de développement, on peut supposer qu’il y a des investisseurs ou des prêteurs, permettant la création ou l’agrandissement de ces commerces, et il y a une main d’œuvre rémunérée pour la construction.

Des lieux de culte ont aussi été construits, une église et des mosquées, et plus en lien avec les associations et groupes de bénévoles des écoles, une école d’art, une bibliothèque, un théâtre, des dispensaires, un point d’information.

Tout ceci, apparu en quelques mois, témoigne d’un dynamisme qui fait regretter que ces personnes ne soient pas accueillies et soient empêchées de trouver leur place dans la société dite normale. Quel contraste entre cette créativité et la morosité économique de la ville de Calais.

À l’est du bidonville, un espace est en cours de terrassement pour faire place aux 120 préfabriqués voulus par le premier ministre. Ils seront entourés d’une clôture, l’accès en sera limité et contrôlé. Plutôt que de s’appuyer sur la créativité des exilé-e-s pour améliorer les conditions de vie et d’habitat de tous et toutes, la logique des pouvoirs publics est de créer de l’uniformité, du contrôle et de la dépendance. Un quartier auto-construit du bidonville a ainsi été détruit et ses habitants relogés dans des tentes de la protection civile pour libérer l’espace.

Plus à l’ouest, près de l’église, quarante à cinquante tentes et cabanes ont brûlé cette nuit. C’est le deuxième incendie en dix jours. L’utilisation de bougies pour l’éclairage et le chauffage à l’intérieur des tentes, les feux à l’extérieur, le vent qui facilite la propagation, l’incendie est le compagnon récurent de l’habitat précaire. Le tribunal administratif avait le 2 novembre ordonné à l’État et à la commune entre autres mesures d’urgence d’aménager sous 8 jours des accès pour les secours. L’État et la commune ont préféré faire appel du jugement plutôt que d’appliquer ces mesures de bon sens. Résultat, trois personnes brûlées ont été hospitalisées.

 

DSC00147 léger12 novembre, tandis que les équipes de la Vie active vont d’un abri à l’autre pour convaincre les habitants de partir du périmètre où va être installé le nouveau camp, les bulldozers circulent déjà entre les cabanes.

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