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Le tournant de la politique du gouvernement à Calais, mais aussi dans le Dunkerquois, s’amorce dès 2014, au moins pour ce qui concerne Calais. Il fait suite à une période d’hésitations, et il n’est pas dépourvu de contradictions, mais il suit une certaine continuité autour des éléments : regrouper, mettre à l’écart, contrôler, éloigner.

Après six mois d’hésitations, visite annoncée puis reportée, Manuel Valls, alors ministre de l’intérieur, vient à Calais en décembre 2013. Exercice risqué en terme d’image, il s’en tire en rencontrant séparément divers interlocuteurs et en leur disant ce qu’ils voulaient entendre. Aux associations qu’il était favorable à l’expérimentation de « maisons des migrants », lieux d’accueil digne, et qu’il faudra en tout état de cause réaliser des diagnostics par territoire pour améliorer les conditions d’accueil.

S’ensuit une période de dialogue avec les administrations d’État qui auront un résultat concret, unique depuis la fermeture du centre de Sangatte en 2002, la reprise du squat ouvert par des membres du mouvement No Border boulevard Victor Hugo et accueillant les femmes et enfants par une association d’insertion missionnée par l’État (voir ici et ).

Cette parenthèse s’est refermée le 28 mai 2014 avec l’évacuation et la destruction de trois campements en centre-ville, à laquelle ont répondu les exilé-e-s en occupant le lieu aménagé pour la distribution des repas. Lequel a été brutalement évacué le 2 juillet (plus de 600 arrestations, plus de 200 placements en rétention). À laquelle a répondu à l’issue d’une grande manifestation l’ouverture d’un vaste squat en centre-ville, l’occupation Galou.

Le tournant actuel a été amorcé dès la rentrée de septembre 2014 : annoncer l’ouverture d’un lieu où seraient regroupés différents services aux exilé-e-s (repas, douches, information sur l’asile et l’aide au retour, permanence infirmière) et la mise à l’abri des femmes et enfants sur le site du centre de loisir Jules Ferry, de l’autre côté de la rocade autoroutière; ce centre de service a ouvert en janvier 2015 pour les repas, et en avril pour les autres services, après là encore de longs atermoiements. Faire savoir aux associations que les exilé-e-s seraient toléré-e-s sur un terrain voisin, à moitié une ancienne décharge de gravas, à moitié une garenne mi-sableuse mi-marécageuse. Certains acteurs associatifs, pour sortir du cycle sans fin des expulsions et destructions de campements qui prévalait depuis la fermeture du centre de Sangatte ont accepté le deal et ont participé au « déménagement » des exilé-e-s sur le nouveau lieu. Quitte à s’insurger contre l’extrême précarité des conditions de vie quelques mois plus tard.

Pendant tout le mois de mars, la police passe dans les squats et campements chaque matin pour dire aux exilé-e-s qu’ils et elles doivent partir vers le nouveau lieu, où il n’y a aucun aménagement, sinon ils et elles risquent une expulsions violente. Les exilé-e-s sont dans leur ensemble réticents à partir, mais des bénévoles viennent avec des camionnettes et proposent de les aider à « déménager ». Les premiers partent, le mouvement s’accélère, et la quasi totalité des exilé-e-s vont s’installer sur le nouveau lieu. La police pousse les derniers dehors dans les lieux les plus proches. Puis les derniers groupes ont été évacués le 8 avril par les services municipaux (squat des Égyptiens), le 2 juin (occupation Galou et campement du Fort Nieulay), et le 21 septembre pour les quatre derniers lieux du centre-ville (voir ici, ici, ici et ).

Mais l’autre phénomène qui débute à l’été 2013, et se retrouve en très atténué à Calais et de manière générale aux approches de la frontière britannique à partir de l’automne : la forte augmentation du nombre d’exilé-e-s entrant en Europe, tout d’abord par la Méditerranée centrale en lien avec l’instabilité politique en Libye, et ensuite également par les Balkans en lien avec la situation en Syrie et en Irak. Après une baisse due en partie à une mystérieuse facilité à franchir la frontière britannique, l’augmentation du nombre de personne présentes à Calais reprend.

Très vite les capacités des associations locales à répondre aux besoins des personnes habitant le bidonville qui se construit à l’endroit voulu par les autorités sont dépassées, tout comme le centre de services jules Ferry, insuffisant dès le départ. Quatre ONG nationales prennent le relais pendant l’été pour une action d’urgence, puis une action reposant sur l’implication de groupes français, mais aussi britanniques, belges ou d’autres pays se met en place à partir du mois d’août. S’appuyant sur ces solidarités et sur la créativité de ses habitant-e-s, le bidonville s’organise : écoles, théâtre, bibliothèques, cuisines, infirmeries, lieux de culte, magasins, restaurants apparaissent, dans ce qui devient à la fois un lieu d’extrême précarité et le quartier le plus dynamique de Calais.

La médiatisation de la situation oblige le gouvernement à prendre des mesures qui, même lorsqu’elles pourraient déboucher sur des améliorations, sont conformes à sa logique de répression et de ségrégation.

Fin août, le premier ministre annonce l’ouverture d’un camp de containers de 1500 places. Il y a sans doute aux environs de 6000 habitant-e-s dans le bidonville. Le 21 octobre, le ministre de l’intérieur met en place une politique d’éloignement basée d’une part sur des rafles quotidiennes et l’envoi vers des centres de rétention dans toute la France, d’autre part sur des centres de répit, de mise à l’abri ou d’accueil, la terminologie varie, ouverts aux exilé-e-s acceptant de s’éloigner de Calais.

Dans les faits, cette dernière mesure va concerner en premier lieu des demandeurs d’asile et des personnes ayant déjà obtenu le statut de réfugié, et laissées sans hébergement. Pour d’autres personnes, elle peut être l’occasion de réfléchir à leur avenir de préparer une éventuelle demande d’asile en France. Cette intention louable est obérée par le fait que de nombreux centres dans des lieux isolés, en milieu rural, peu favorable à une intégration dans la société français, que l’accompagnement y est variable et parfois inexistant, et que les préfets ont reçu la consigne d’exécuter les décisions d’expulsion du territoire déjà prises, notamment dans le cadre du règlement Dublin III. Si les autorités, après quelques expulsions, semblent temporiser par souci d’encourager les départs de Calais, rien n’est sûr pour l’avenir, et en particulier pour la sortie du dispositif, prévue à la fin de l’hiver. Une partie de ces personnes, ainsi que celle qui ne souhaitent pas rester en France, quittent assez rapidement les centres de répit (voir ici, ici, ici, ici, ici, ici et ).

La politique mise en place par l’État comprend également la multiplication des entraves à l’activité des associations et des bénévoles, contrôles et filtrage de l’accès au bidonville (voir ici, ici et ), procès-verbaux à répétition.

L’année s’ouvre par une conférence de presse de la préfète du Pas-de-Calais qui sonne comme une déclaration de guerre : attaques – verbales pour l’instant contre l’action des association, et volonté affichée de réduire le nombre d’exilé-e-s de plus de 7000 (il est vrai que les autorités annoncent 4000) à 2000. En parallèle, la menace de groupes d’extrême-droite constitués en milice s’aggrave (voir ici et ).

http://www.lavoixdunord.fr/region/calais-en-2016-apres-l-ouverture-du-camp-humanitaire-ia33b48581n3252882

 

Pentax Digital CameraEn 1940 déjà un mur isolait le port de ce qui restait de Calais.