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Les habitants du bidonville en grève de la faim (voir ici et ) sont maintenant douze, deux nouvelles personnes les ayant rejoints hier et se sont cousu les lèvres.

Un blog (en anglais) a été créé pour suivre leur mouvement et communiquer leur message :

https://calaishungerstrike2016blog.wordpress.com/

On lira aussi cette tribune de Marguerite Stern, parue sur leplus.nouvelobs.com :

 

« Neuf activistes iraniens à Calais : je n’ai pas peur, je les considère comme mes frères

Publié le 08-03-2016 à 18h32 – Modifié le 09-03-2016 à 09h40

Par 
Citoyenne militante

Il y a quelques jours à Calais, neuf activistes iraniens se sont cousu la bouche, entamant une grève de la faim en signe de protestation. Je ne les connais pas, mais je n’ai toujours pas digéré leur geste, spectaculaire et politique, à la fois pacifique et tellement violent.

Aujourd’hui, plus personne n’en parle, pourtant j’imagine que leurs plaies sont en train de cicatriser lentement autour des fils qu’ils ont cousu. Puisqu’ils ne sont ni célèbres, ni élus de la République, et encore moins citoyens français, personne ne leur donne vraiment la parole. Voilà pourquoi aujourd’hui je parle d’eux, car même si je me trompe, cela vaudra toujours mieux qu’un silence.

Ils méritent plutôt d’être applaudis que d’être jetés dans la boue

Il me semble que la seule réponse politique apportée à ces gens a été celle du ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, à la fois insensible et condescendant, estimant qu’ils avaient été manipulés, et les qualifiant d’extrémistes.

Moi, je crois plutôt que quand on est capable de s’opposer au régime dictatorial mené par Rohani, et de préférer s’exiler quitte à risquer d’en mourir, on possède suffisamment de libre arbitre et l’on mérite plutôt d’être applaudi que d’être jeté dans la boue. Ils ont le droit d’être écouté et d’être pris au sérieux.

Beaucoup d’entre vous me diront : mais alors quoi, la Jungle c’était bien, c’était digne ? Il aurait fallu continuer à accepter qu’un tel endroit existe sur le sol français ?

Ce n’est pas la question, puisque de toute façon ce ghetto a existé, bien trop longtemps d’ailleurs. Ce qui s’est produit s’est produit, et ça n’est pas en le détruisant à coups de bulldozers qu’on effacera ces pages sombres de l’Histoire.

De la violence mais aussi de la solidarité 

N’oublions pas d’abord, que cet endroit, c’est le gouvernement qui l’a créé en expulsant les habitants de tous les squats de Calais et en construisant le centre Jules Ferry à une heure de marche du centre ville, délivrant ainsi les Calaisiens de la présence dérangeante des réfugiés. Alors, une véritable ville s’est construite, des « maisons », des écoles, des lieux de cultes ont poussé. Des allées centrales, des quartiers périphériques plus résidentiels, des merveilles d’architecture et d’ingénierie ont vu le jour. Et à l’intérieur de cette carcasse, une organisation sociale s’est développée, avec ses rapports de force bien sûr, ses problèmes inter-communautaires, ses jeux de pouvoir.

Comme dans toutes les villes, dans la Jungle il y avait de la prostitution, des viols, des attaques à l’arme blanche, des actes de vandalisme, de la violence, beaucoup de violence certains soirs, des vols, de l’alcool, du trafic de drogue. Il n’est pas question de le nier. Mais il y avait par dessus tout une envie majeure de vivre et de construire ensemble. De l’amitié. Des rencontres improbables. Du partage et de la solidarité.

Puisque beaucoup de ses habitants ont fini par s’y sédentariser faute de réussir à passer en Angleterre, la Jungle était probablement devenue le seul lieu où ces huit réfugiés iraniens avaient pu trouver un « chez-soi » après de longs mois de périple.

Les mots ne suffisent plus 

En détruisant la Jungle sans proposer de solution plus décente qu’un « camp humanitaire » qui ressemble plus à un camp de détention, le gouvernement reproduit des violences que ces peuples en détresse ont déjà connues dans leurs pays d’origine. Ici, les bombes ont été remplacées par des bulldozers, des coups de matraques, des grenades lacrymogènes et même des canons à eau, mais le but est le même : détruire.

Alors, quand on vous arrache la couverture qui vous tient chaud depuis des mois, quand on démolit en dix minutes l’abri que vous avez mis une semaine à construire, quand on réduit au néant votre nécessaire de survie, soit vous abandonnez, soit vous continuez à vous battre avec ce que vous avez.

Il y a ceux qui jettent des pierres, c’est vrai. Mais il y a aussi ceux qui sont montés sur le toit de leurs cabanes et que la police a dégagés à coup de matraques alors qu’ils ne montraient aucun signe de violence. Ceux qui ont peint des pancartes et manifesté. Et puis, ceux qui en sont venus à se coudre les lèvres.

Puisqu’il ne leur reste plus rien, seulement leur corps pour s’exprimer. Puisqu’on dirait bien que les mots ne suffisent plus. Puisque de toute façon il ne leur reste plus rien à perdre. Puisqu’ils ont décidé qu’ils protesteraient contre la violence qu’ils subissent, mais qu’ils ne la perpétueraient pas.

L’ État souverain pratique la violence 

Ça n’est surement pas la première fois que ces neuf activistes sont confrontés à la violence et au chaos, sinon ils ne seraient pas là. Mais ici, c’est particulièrement grave puisqu’il s’agit d’une forme de violence spéciale. Une violence d’État.

Des coups et des blessures directement administrés par l’appareil qui régit nos lois et veille à les faire respecter. Des coups portés par des fonctionnaires de police hors du cadre de la légitime défense. Et c’est grave. Très grave même. Beaucoup trop grave pour rester silencieuse.

Beaucoup plus grave qu’une dizaine de pierres jetées par des demandeurs d’asile en détresse à une horde de CRS armés jusqu’aux dents.

Évidemment, aucune forme de violence n’est acceptable, mais il y a différents niveaux de gravité, et lorsque cela devient organisé, systémique, dirigé contre une certaine catégorie de personnes, et par dessus tout perpétré par un État souverain, on atteint le niveau maximal sur l’échelle de l’inacceptable.

Activistes, votre cri a été entendu

Par leurs décisions, nos dirigeants politiques complètement déconnectés de la réalité du terrain, se rendent tous les jours un peu plus coupables de ce que je n’ai pas peur d’appeler un crime d’État.

À cause de leur volonté de satisfaire avant tout l’électorat français de plus en plus nationaliste, ils en viennent à nier la plus belle chose que l’Histoire de notre pays ait vu naître : la Déclaration Universelle des droits de l’Homme et du Citoyen. Et l’Histoire s’en souviendra.

Alors moi, je voudrais dire à ces neuf activistes que nous sommes nombreuses et nombreux à penser à eux tous les jours. Je voudrais leur dire que leur combativité force l’admiration. Qu’ils ont raison de ne pas accepter. De ne pas se résigner.

Je voudrais leur dire que leur cri a été entendu. Que pour beaucoup d’entre nous il fait sens. Je voudrais leur dire que moi je les accepte dans mon pays. Que l’inconnu ne me fait pas peur. Que je les reconnais comme mes frères. »