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La préfète du Pas-de-Calais le répète depuis le début de l’année, sans donner de date, le président de la république l’a confirmé la semaine dernière (« et nous allons continuer » de « nettoyer »), la partie nord du bidonville va être détruite, sans qu’on sache encore quand.

Comme pour préparer le terrain, les déclarations se multiplient appelant à cette destruction, jouant sur l’opposition entre Calaisien-ne-s et exilé-e-s, et présentant ceux-ci comme un danger pour l’économie du Calais. Ce n’est pas sans rappeler l’orchestration du « ras-le-bol » de la population calaisienne à l’automne 2014, en amont des expulsions des campements et squats disséminés dans le Calaisis pour regrouper les exilé-e-s au lieu actuel, d’où il s’agit maintenant de les chasser.

Ainsi la maire de Calais, qui tire les bénéfices politiques de la présentation d’une population locale menacée regroupée autour de son élue :

http://www.lavoixdunord.fr/region/migrants-de-calais-natacha-bouchart-demande-a-ia33b48581n3429616

Ainsi des syndicaliste du port, dans le registre du péril pour l’emploi :

 http://www.lavoixdunord.fr/region/migrants-des-intrusions-de-plus-en-plus-dangereuses-sur-ia33b48581n3445215

Ainsi le directeur du port, dans celui du péril économique :

http://www.nordlittoral.fr/accueil/migrants-exaspere-le-president-du-port-reclame-un-ia0b0n300681

En fait, la destruction de la partie sud du bidonville, sorti de la violence en laquelle elle consiste, n’a pas changé les données de la situation à laquelle elle prétendait répondre.

L’annonce à la rentrée 2014 de la création d’une plate-forme de service de jour destinée aux exilé-e-s dans l’ancien centre de loisir Jules Ferry, à deux pas de l’entrée du port et de la rocade autoroutière qui y conduit, avait surpris. Nous abordions le sujet dans un billet du 17 septembre 2014, et ce questionnement était largement partagé dans les associations.

Et non seulement les autorités ont créé cette plate-forme de services à cet endroit, mais elles chassé les exilé-e-s des différents lieux de vie existant dans le Calaisis pour les regrouper sur un terrain voisin, juste au pied de la rocade.

Une double rangée de grilles surmontées de barbelés a été édifiée des deux côtés de la rocade, pour empêcher les exilé-e-s d’y accéder facilement. Elle s’arrête au niveau du bidonville, laissant l’accès possible sans autre obstacle que la présence des policiers.

Toutes les conditions ont été mises en place par les autorités pour que l’entrée du port et la rocade qui y mène deviennent un enjeu majeur en terme de passage de la frontière.

La destruction de la partie sud du bidonville n’y change rien, puisque la plupart de ses habitant-e-s se sont réinstallé-e-s dans la partie nord. Si celle-ci est détruite, resteront 2000 personnes dans le camp de containers et le Centre Jules Ferry, qui continueront à tenter le passage vers le Royaume-uni – sauf à les enfermer, ce qui supposerait une modification de la législation et quelques grillages supplémentaires.

Parallèlement à l’augmentation graduelle du nombre d’exilé-e-s à Calais depuis l’automne 2013, on a vu un déplacement des lieux de passage gratuits, sans passeurs. De l’automne 2013 à la fin du printemps 2015, soit pendant un an et demi, on a eu des embouteillages régulièrement sur la rocade d’accès au port et sur la rocade d’accès au Tunnel sous la Manche. Avant cela les embouteillages étaient exceptionnels, lorsqu’une tempête bloquait les ferries dans le port, un accident le trafic dans le Tunnel, ou lors d’une grève. Là, pendant un an et demi, un jour, deux, trois, parfois quatre jours par semaine, on a vu ces embouteillages se répéter sur l’une ou l’autre rocade. Ce qui signifie des kilomètres de camions à l’arrêt devant des personnes dont le moyen privilégié de passer la frontière est de se cacher dans ou sous des camions. Puis les embouteillages sont redevenus exceptionnels, comme avant. Sans qu’on sache pourquoi ils étaient devenus aussi fréquents, pourquoi et comment ils ont cessé de l’être, pourquoi ils n’ont pas cessé de l’être avant.

L’accès au périmètre du Tunnel sous la Manche, qui représente une vingtaine de kilomètres de grillages, ne peut pas être contrôlé par des passeurs. C’est donc traditionnellement une zone de passage gratuit, qui a été investie à partie de la fin du printemps 2015, lorsque les embouteillages réguliers sur les rocades ont cessé. Nouvelles grilles, nouvelles caméras, renforcement important du dispositif policier, inondation de certaines zones, destruction des arbres et des buissons, le passage est devenu très difficile à partir de l’automne 2015.

Les passeurs ont largement profité de la situation, quiconque pouvait trouver de l’argent s’est tourné vers eux, les tarifs se sont envolés.

Et puisque les embouteillages n’avaient plus lieu spontanément, les personnes qui n’avaient pas de quoi payer les passeurs se mis à les créer, en mettant des obstacles sur la voie pour bloquer les camions, ce qui crée des situations dangereuses et tendues avec les chauffeurs et la police.

Là encore, ni la destruction de la partie sud du bidonville, ni celle à venir de la partie nord, n’apportent de solution.

Dans le jeu politicien, la focalisation autour du « problème des migrants » permet d’évacuer du débat public les difficultés réelles auxquelles sont confronté-e-s les Calaisien-ne-s, liées à la situation économique et sociale, de ne pas en analyser les causes et de ne pas en débattre les solutions. Chacun y joue son rôle, le gouvernement qui justifie par une approche « responsable » du « problème » la répétition de sa violence, la maire qui se met en scène comme expression et protectrice de la population « victime », l’extrême-droite dans une surenchère nourrie par l’absence de résolution du « problème ».

Mais la question a aussi acquis une dimension économique. Rallonge budgétaire l’État à la mairie de Calais pour compenser les effets de la « crise migratoire », hôtels remplis à la morte-saison tant par les CRS que par les volontaires de tous pays et les journalistes, marchés que représentent tant les travaux sécuritaires que les travaux de destruction, négociation autour d’exemptions de TVA à titre de compensation, achats de matériaux pour l’aménagement du bidonville, à quoi s’ajoutent lesdizaines de millions d’euros versés par le gouvernement britannique au gouvernement français et à la société Eurotunnel… La situation créée par la présence d’exilé-e-s est devenue une rente pour le Calaisis, à tel point qu’on peut se demander si quelqu’un a encore intérêt à résoudre le « problème », plutôt qu’à l’entretenir.

Et aujourd’hui, une situation de tension créée et soigneusement entretenue, une orchestration du mécontentement de la population et des acteurs économiques, on ajoutera peut-être une pincée de No Borders diaboliques, tout les ingrédients sont prêts pour appeler la violence d’une nouvelle expulsion, en attendant la suivante.

 

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