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La situation était déjà monstrueuse. Les exilé-e-s ne sont pas accueilli-e-s à Paris, sont à la rue, des campements se forment, ils sont évacués, les personnes sont dispersées dans des hébergements divers, plus ou moins lointains, plus ou moins adaptés, et on recommence.

Mais on vient de franchir un pas quantitatif avec la dernière expulsion, hier : mille six cents personnes étaient là, sous le viaduc du métro aérien, près de la station Stalingrad. Étrangement le dernier comptage de la préfecture, la veille, n’avait trouvé que 400 à 700 personnes, mais on connaît bien à Calais ces problèmes de comptage de la part des autorités. Il faut ajouter qu’une centaine d’habitant-e-s du campement étaient du mauvais côté du cordon de police au moment de l’expulsion et n’ont donc pas été hébergé-e-s.

Le contexte de cette expulsion est d’une part le soutien apporté par la Nuit debout aux habitant-e-s du campement, notamment à l’occasion d’une précédente tentative d’expulsion, d’autre part l’occupation à proximité de Stalingrad des locaux vides de l’ancien lycée Jean Jaurès, pas comme un simple lieu de mise à l’abri mais comme un lieu de revendication autogéré. Le concernant, un jugement d’expulsion a été prononcé vendredi dernier par le tribunal administratif.

Un discours de propagande est déployé pour l’occasion, fidèlement reflété par une dépêche de l’Agence France Presse uniquement basée sur des sources officielles. Ainsi, expulsion en novlangue se dit « mise à l’abri ». La ministre du logement y préside d’ailleurs personnellement. Elle omet juste de dire que les personnes qui souhaitent demander l’asile à Paris doivent attendre trois à quatre mois pour que leur demande soit enregistrée, qu’elles passent généralement ce temps à la rue, et que la loi impose à l’État d’enregistrer ces demandes sous trois jours. La préfecture de police de Paris a été condamnée 135 fois pour ces délais illégaux, mais n’a pas changé sa pratique, conformément à la politique française de dissuader les personnes de demander l’asile en France. Elle oublie de dire aussi que le nombre de places d’hébergement d’urgence à Paris est très inférieur aux besoins, indépendamment de la question des exilé-e-s, et que c’est une des sources du problème.

http://www.liberation.fr/societe/2016/05/02/plus-de-1600-migrants-evacues-du-campement-stalingrad-a-paris_1449932

Cette dépêche cite aussi les propos d’un « migrant » content d’être expulsé. Ce qui n’est pas forcément mensonger, être expulsé dans ce genre de circonstance est devenu la manière la plus rapide d’obtenir de dormir dans un lit et sous un toit. De même, des personnes viennent à Calais pour être hébergées dans un centre de répit (voir ici, ici et ), c’est-à-dire envoyées ailleurs en France, et y faire leur demande d’asile, parce que c’est aussi une manière de ne pas attendre des mois à la rue quand on veut demander l’asile. Quitte à se retrouver sur une voie de garage si on tombe sur un lieu où il n’y a pas d’accompagnement, parce que la politique de non-accueil se retrouve là aussi.

C’est pour ça qu’au lieu d’être reçues par les travailleurs sociaux d’un service d’accueil, ces personnes sont réveillées au petit matin par des policiers.

Les expulsions n’ont d’ailleurs pas toujours été accompagnées de relogement, comme le rappelle cette décision du Défenseur des Droits concernant l’expulsion de la Halle Pajol le 6 juin 2015. Le Défenseur des Droits « considère que l’intervention des forces de l’ordre n’était autre qu’une évacuation du site, hors cadre légal  » et « dénonce fermement auprès des autorités préfectorales le traitement « sécuritaire » plutôt qu’humanitaire de la situation, en contradiction avec le respect des droits fondamentaux des personnes réfugiées, dont l’accompagnement à la demande d’asile et l’accès à l’hébergement d’urgence ».

Vous pouvez télécharger cette décision ici.

La dispersion participe aussi du non-accueil. Puisqu’on héberge les gens, ce serait quand même plus simple – et moins coûteux – de le faire sur place, plutôt que de les envoyer dans toute l’Île-de-France et au-delà s’agissant de Paris, et dans toute la France le plus loin possible s’agissant de Calais. Mais la dispersion est une tentative de masquer les questions qui se posent sur place. La politique britannique de contrôle migratoire, et la politique franco-britannique de répression sur le sol français aux approches de la frontière britannique, à Calais. Et les carences générales en terme de logement et d’hébergement à Paris, qui dépassent la question des exilé-e-s. Raison pour laquelle la maire de Paris pousse à cette dispersion de personnes qui seraient en surnombre, dont le poids ne serait pas soutenable, puisque les autorités ne solutionnent pas les problèmes qui se posent à la population qui est déjà là.

En novlangue, ce refus d’accueillir parce qu’on laisse déjà à la rue une partie de sa propre population s’appelle « répartition territoriale équitable ».

 

gargouille-8000