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Parc Saint-Pierre, au centre de Calais, fin d’après-midi. Comme chaque jour de beau temps, des exilés jouent au foot sur la pelouse. Des exilés ou des Calaisiens ? Des personnes qui habitent Calais, en demande d’asile ou ayant fait leur vie ici parfois depuis plusieurs années.

Au milieu de l’étendue vide créée par la destruction de la partie sud du bidonville, un terrain de foot sommaire a été aménagé avec l’autorisation de la préfecture, une surface sableuse plane avec des buts. Mais des exilés du bidonville qui avaient pris l’habitude d’aller jouer sur les terrains municipaux à proximité se plaignent qu’on leur en interdit maintenant l’accès. Quand tout aménager dans le ghetto renforce le ghetto, faute d’une réflexion sur le lien avec la ville.

La physionomie et la dynamique du bidonville ont profondément changé, progressivement, de manière imperceptible, puis accélérée par les destructions. Des quartiers construits par ou avec les exilé-e-s subsistent encore, la rue principale avec ses commerces et ses restaurants ou ceux qui se sont réinstallés dans les interstices après la destruction de la partie sud, et quelques quartiers le long du chemin des Dunes. Le reste est formé des quelques modèles de cabanes en kit montées par les ONG, soit posées de manière désordonnée, soit disposées à l’alignement, ce qui est une autre forme de désordre ne sert pas une meilleure façon d’habiter.

Le problème est moins les cabanes elles-mêmes que l’organisation de l’espace. Là où les exilé-e-s aménageaient des lieux de vie, souvent plusieurs cabanes autour d’une cour, avec également une cuisine et un espace pour se laver, donc des lieux partagés et différenciés, les ONG ont installé des boites à dormir pour des corps, sans se soucier de la sociabilité qui fait notre humanité. Pourtant des associations comme le PEROU (voir ici et ) ont amplement documenté la manière dont le bidonville s’est construit, et les ONG ont eu cette matière à disposition pour adapter leur action, à défaut de regarder ce qu’elles avaient sous les yeux. Les bénévoles souvent calaisiens qui ont construit au début du bidonville avec les habitant-e-s avaient la connaissance du terrain et des personnes qui fait défaut aux professionnel-le-s qui mettent en œuvre des schémas qu’aucun architecte et aucun urbanisme n’oserait appliquer à d’autres populations.

Le week-end dernier, la Belgium Kitchen, l’une des cuisines autogérées du bidonville, a dû interrompre ses distributions de repas faute d’aliments à préparer. Des dons lui ont permis depuis de reprendre son activité grâce à ses propres réseaux. En principe les dons adressés à Calais sont centralisés en un lieu unique, puis redistribuer de manière égalitaire à tous les groupes qui en ont besoin. Ça n’a visiblement pas fonctionné.

Le bidonville devient de plus en plus un camp, ce qui ne signifie pas un mieux-vivre pour les personnes qui l’habitent, mais un glissement du pouvoir sur les espaces.

 

 Louise-cabane legerImage Loup Blaster http://loupblaster.tumblr.com