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Calais. Un arrêt de bus. Des personnes qui peuvent être identifiées comme des « migrants » attendent. Le bus arrive, passe et ne s’arrête pas. Il est pourtant loin d’être plein. Pourtant les « migrants » payent quand le bus s’arrête. Mais il y a des conducteur-trice-s qui s’arrêtent et d’autres pas. Pas par peur des « migrants », il n’y a pas de problème, par hostilité personnelle, ou par peur des commentaires hostiles d’autres voyageur-se-s.

Automne 2014, la campagne de mise en scène du « ras-le-bol des Calaisiens » par rapport aux « migrants », qui a précédé l’expulsion de ces dernier-ère-s sur le site actuel à l’écart de la ville, bat son plein, dans le sillage de la manifestation anti-migrants organisée par le syndicat Unité SGP Police Force Ouvrière. Les médias se succèdent pour rencontrer les « Calaisien-ne-s qui en ont marre ». À l’entrée des bars se multiplient les affichettes disant que l’accès aux toilettes est réservé à la clientèle. Rien de très spécifique à Calais, on trouve ce genre d’affichette partout, mais à Calais qui n’a pas un accès normal à des toilettes ?

Il y avait déjà une géographie politique des bars calaisiens autour de la « question des migrants ». Des bars ouverts, dont les patron-ne-s sont content-e-s d’avoir des exilé-e-s parmi leur clientèle, des bars neutres, qui servent de la même manière leurs différents clients, et les bars anti, où les personnes identifiées comme « migrants » et éventuellement comme « pro-migrants » sont refusées. Mais à partir de l’automne 2014 le clivage s’accentue, les réactions hostiles sont plus fréquentes, les rumeurs faisant des « migrants » les responsables des difficultés économiques de la ville s’affirment, les client-e-s affichent plus leur hostilité. Ainsi, des tenancier-ère-s de bar se mettent à refuser les « migrants » par peur de perdre leurs autres client-e-s. La même situation se retrouve dans certains magasins.

Du côté des services publics, après la médiathèque qui avait changé son règlement intérieur, conditionnant l’accès à certains espaces à un abonnement annuel pour lequel il faut produire un document d’identité et un justificatif de domicile, c’est la piscine ICEO qui a modifié le sien dans le même sens. La justice a cette fois été saisie.

À la rentrée 2015, le député socialiste de Calais et la maire qui était à l’époque aussi sénatrice rivalisaient sur les réseaux sociaux sur le thème de qui des deux avait demandé en premier que le service chargé de l’accompagnement des demandeur-se-s d’asile déménage du centre-ville vers le bidonville au prétexte que sa présence à proximité d’un collège serait un facteur d’insécurité.

Les exilé-e-s ont été expulsé-e-s et parqué-e-s sur le site actuel à l’écart de la ville, mais la « question des migrants » continue à vivre sa vie propre dans la ville. Avec comme effet de reléguer au second plan du débat public des questions comme le chômage, la désindustrialisation, le mal-logement, l’avenir social et économique du territoire, bref des questions qui ont un impact important sur la vie réelle des habitant-e-s.

Et quand ces questions ne sont pas reléguées au second plan elles sont réinterprétées au prisme de la « question des migrants ». Des « migrants » à l’origine des difficultés économiques du territoire à l’impact négatif supposé de leur présence, qui sert d’argument à une demande de compensation financière adressée à l’État.