Étiquettes

,

Calais a dû sa prospérité industrielle à la dentelle, grâce à des métiers mécaniques passés en contrebande du Royaume-uni. L’essentiel de la protection dentelière a été délocalisée, mais la désindustrialisation s’est aussi étendue à d’autres secteurs. Chômage, pauvreté, mal-logement en sont des conséquences, tandis que les services publics sont souvent sous-dimensionnés par rapport aux besoins de la population. Calais est aussi une ville assez repliée sur elle-même, là-bas au bout du Pas-de-Calais. C’est ça qui fait le quotidien de la population. Les « migrants », on les voit, on les côtoie, mais finalement ils ne prennent pas tant de place que ça.

Sauf dans les médias et dans le débat public. Là, c’est la question des « migrants » qui prend toute la place, la vie et les difficultés économiques et sociales disparaissent à l’arrière-plan, et avec elles ce qui fait le présent et l’avenir de la population. C’est la première étape du hold-up, les difficultés qui affectent réellement les gens sont escamotées. Avec elles, le débat sur les solutions à y apporter.

De cette étape – le problème, c’est « les migrants », ce n’est pas la crise économique et sociale – on est passé à une deuxième, les difficultés économiques c’est à cause « des migrants ». On évacue les causes réelles, et en opposant « la population » aux « migrants » on justifie la violence des autorités sur ceux-ci. Qu’il s’agisse du député socialiste déclarant à l’été 2014 que les difficultés de l’usine Tioxide sont dues au campement d’exilé-e-s existant sur ses terrains (dans la réalité, l’usine a été rachetée par une multinationale qui réduit ses activités et ses effectifs partout en Europe), ou du syndicat Unité SGP Police FO qui appelle en octobre 2014 à se mobiliser contre les « migrants » qui mettent en danger l’activité économique et l’emploi, ces discours se répandent à d’autres acteurs économiques et syndicaux.

Etape supplémentaire, un renversement. De danger pour l’économie et l’emploi les « migrants » deviennent dangereux, agressifs. Maintenant que les exilé-e-s ont été concentré-e-s à l’écart de la ville, dans le camp-bidonville, la population de Calais les voit plus par les médias. Et autour d’images de tentatives de passage, se développe un discours sur les « assauts », les « intrusions », des « images de guérilla urbaine », mis en avant aussi bien par la préfecture, par des politiciens, par le procureur de la république, par des syndicats de policiers. Les exilé-e-s ne sont plus victimes de violences et de violations de leur droits, mais sont des individus dangereux. Le climat créé par l’état d’urgence amplifie cette tendance.

Ce glissement en trois étapes successives crée un climat fortement hostile sinon dans la population du moins dans le débat public. Ce d’autant plus que les associations de soutien aux exilé-e-s sont largement absentes de ce débat, mais aussi qu’aucun acteur ne porte de manière forte une vision solidaire du territoire dans laquelle des politiques publiques répondent à la fois aux difficultés de la population sédentaire et de la population en exil.

 

la_tour_le_tricheur_louvreGeorges de la Tour : Le Tricheur à l’as de carreau.