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La question est double : que deviennent les personnes qui se trouvent dans le bidonville au moment de l’expulsion ? Que deviennent les personnes qui arriveront après à Calais ?

Concernant la première question, le ministre de l’intérieur semble s’enliser dans son rôle d’escamoteur. Reprenant au vol une idée qui n’a rien de nouveau mais vient d’être lancée par Jean-Pierre Raffarin, que chaque commune française accueille quelques « migrants », il masque deux réalités désagréables. Il y a un an, le gouvernement a annoncé l’accueil de 24 000 réfugié-e-s syrien-ne-s en deux ans, venant des pays voisins de la Syrie, et a sollicité les communes pour organiser l’accueil. Des communes se sont portées candidates, ont mobilisé associations et citoyen-ne-s, mais les réfugié-e-s ne sont jamais arrivé-e-s, à peine quelques centaines. Derrière l’effet d’annonce, le gouvernement n’a rien fait.

Il y a un an, peu après l’annonce sur les réfugié-e-s syrien-ne-s qui serait venu-e-s directement du Proche-Orient, l’Union européenne a annoncé la « relocalisation » (c’est le mot du vocabulaire technocratique) de 160 000 réfugié-e-s arrivé-e-s en Grèce et en Italie dans les autres pays de l’Union européenne, pour mettre en place un mécanisme de solidarité dans l’accueil. L’Union européenne fête en ce moment le premier anniversaire de ce programme et son échec. Seul-e-s quelques milliers de réfugié-e-s ont été relocalisé-e-s sur les 160 000. Preuve supplémentaire s’il en fallait qu’il n’y a pas de « crise des migrants », mais bien une crise de l’Union européenne, liée notamment à l’absence de solidarité entre États membres d’une même « Union ».

Mais au-delà de ces jeux de masque, essayons de voir comment ce dispositif peut fonctionner s’il est mis en œuvre (dans la réalité, il semble que le ministère ait demandé à des préfectures de trouver très rapidement des places, peu importe la qualité).

Il y a un an, il s’agissait d’accueillir des réfugié-e-s syrien-ne-s, enregistré-e-s au préalable par le HCR (Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies), les personnes seraient arrivées en France, les préfectures s’occupaient de leur titre de séjour, les communes, associations et citoyen-ne-s solidaires de leur intégration.

Concernant les exilé-e-s de Calais, comment les choses sont-elles sensées se passer ? L’État va donner un titre de séjour à tout le monde ? Les personnes sont sensées demander l’asile ?

Suite aux réformes successives, le premier accueil et l’enregistrement des demandes d’asile a été concentré dans les anciennes préfectures de région, tandis que les moyens des plate-formes chargées du premier accueil étaient sévèrement diminués. Il en résulte des délais de plusieurs semaines à plusieurs mois selon les préfectures pour qu’une demande d’asile soit simplement enregistrée (le délais légal est de 3 jours). On expulse, on disperse les gens dans toute la France, ensuite quel accompagnement, quels moyens simplement de se déplacer pour des décharges administratives ?

Est-ce qu’il ne serait pas plus simple et plus rationnel d’augmenter les moyens de la Plate-forme d’Accueil des Demandeurs d’Asile et de la sous-préfecture de Calais pour que les demandes d’asile soient enregistrée conformément au délais légal de trois, puis que les places d’hébergement soient créées pour que les personnes quitter Calais sans délais ? Pas besoin de détruire un bidonville pour ça, il suffit que l’État se donne les moyens de respecter la loi.

Reste la situation des personnes prises dans les pièges du règlement européen Dublin III, qui prévoit que dans la plupart des cas ce soit le pays d’entrée dans l’Union européenne qui soit responsable d’une demande d’asile (donc le plus souvent la Bulgarie, la Hongrie et l’Italie – la Grèce étant hors-jeu à cause des conditions d’accueil trop catastrophiques). Si ces personnes demandent l’asile en France, et que celle-ci ne les renvoie pas dans le pays responsable de la demande d’asile, au bout de 6 mois c’est elle qui en devient responsable. Il y a donc dans le bidonville de Calais des centaines de demandeurs d’asile qui attendent pendant 6 mois que la France doive enregistrer leur demande.

Leur situation n’a jamais été clarifiée dans le cadre du dispositif des « centres de répit » ou Centres d’Accueil et d »Orientation » (voir ici, ici, ici et ), elle ne l’est pas plus en cas d’expulsion du bidonville.

Il y a dans le bidonville plusieurs centaines de mineur-e-s isolé-e-s étranger-ère-s, que l’Aide Sociale à l’Enfance est dans l’obligation de protéger, mais le département du Pas-de-Calais n’a surtout pas envie de le faire, et l’État trouve que c’est très bien comme ça. Le jour de l’expulsion, on les rafle, on les met dans des bus, à charge aux personnes qui seront à l’arrivée des bus de se débrouiller avec ? L’expérience des années passées montre qu’après les expulsions les mineur-e-s sont les premier-ère-s à quitter les lieux d’hébergement forcé et à revenir à Calais.

Et puis restent toutes les personnes qui n’ont pas l’intention de rester en France, qui vont être mises dans des bus le jour de l’expulsion et qui vont revenir à Calais quelques jours ou quelques semaines plus tard. Ce qui se répète depuis 2002, fermeture du Centre de Sangatte, depuis 14 ans donc, à chaque expulsion avec « relogement », c’est-à-dire solution inadaptée au projet des personnes. Les gens reviennent.

À titre d’illustration, vous pouvez lire ce billet et ceux des deux semaines qui suivent, pour avoir le déroulé d’une expulsion et de ses suites (et il ne s’agissait à l’époque que de 600 personnes) :

https://passeursdhospitalites.wordpress.com/2014/07/02/expulsions-ce-matin-a-calais/

Et il y a aussi les personnes qui vont continuer à arriver à Calais. Ce amène la deuxième question : une fois le bidonville détruit, qu’est-ce qui se passe ?

On pourrait imaginer un point d’accueil près de la gare, et une orientation vers des lieux d’accueil de taille humaine répartis dans l’agglomération. Rien dans les déclarations du ministre ne laisse penser qu’on se dirige vers ça.

On pourrait aussi ne pas détruire le bidonville, mais s’appuyer sur sa propre dynamique, lui permettre de s’agrandir, le viabiliser pour les conditions de vie deviennent descentes, l’ouvrir sur la ville pour qu’il en devienne un quartier. Visiblement ce n’est pas l’option choisie.

Le schéma semble plutôt, comme après la fermeture du Centre de Sangatte, que les personnes soient traquées et doivent se cacher dans des buissons, des blockhaus ou tout autre abri possible. Une traque cette fois à l’échelle de plusieurs milliers de personnes.