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Un train peut en cacher un autre. Tandis qu’en 2015 l’Allemagne accueillait des réfugié-e-s syrien-ne-s par centaines de milliers, elle renvoyait déjà depuis plusieurs années des réfugié-e-s de l’ancienne Yougoslavie, arguant que la guerre y ayant cessé, ces personnes pouvaient sans danger « revenir chez elles ». L’asile n’est accordé que tant que dure le danger.

« Revenir chez elles ? » Ces personnes avaient passé parfois quinze ou vingt ans en Allemagne, des enfants y avaient grandis, y étaient nés, parlaient allemand à l’école comme dans la rue. À partir de quand « chez soi » c’est ici, c’est le lieu où l’on vit plutôt que celui d’où l’on vient ? Est-ce rentrer chez soi qu’avoir quitté la Yougoslavie pour venir dans un des pays auxquels son éclatement a donné naissance ?

Kundera, lui aussi réfugié, disait qu’on ne retournait jamais dans son pays, parce qu’au fil des années on a soi-même changé et le pays a changé, rendant le retour impossible – on peut aller dans le pays d’où l’on est venu, mais ce n’est pas un retour.

Plus pratiquement, vous êtes rrom, vous parlez serbe, vous avez quitté la Yougoslavie, on vous renvoie au Kosovo parce que vous habitiez dans cette partie du pays, vous n’avez plus de maison, vous ne parlez pas la langue, l’albanais, le taux de chômage dépasse 30%. Il y a bien de programmes d’aide au retour, mais concrètement l’économie ne fonctionne pas.

L’accord entre l’Union européenne et l’Afghanistan pour organiser le « retour » des réfugié-e-s afghan-e-s procède de la même logique : l’asile est provisoire, tant que dure le danger; quel que soit le temps que vous avez passé ici vous restez de là-bas, même si vous êtes né-e ici, vous êtes assigné-e-s à votre origine.

Une différence, les pays de l’ancienne Yougoslavie sont maintenant en paix, même si l’État de droit n’y est pas toujours assuré et si des discriminations importantes peuvent subsister, ce qui peut servir de fondement à une demande d’asile. Mais la guerre civile continue en Afghanistan. Les documents préparatoires de l’accord entre l’Union européenne et l’Afghanistan le reconnaissent d’ailleurs, puisqu’ils signalent que l’insécurité s’est accrue en 2015 et que le nombre « d’incidents » demeure important.

Il est donc flagrant que la fin de l’accueil des réfugié-e-s ne tient pas à la situation du pays d’où viennent ces personnes, mais à la politique des pays qui les accueillent. La fin de l’asile est une décision de politique migratoire qui ne dépend pas du sort que connaîtront les personnes envoyées dans le pays qu’elles ont parfois quittées de nombreuses années auparavant.

L’argument utilisé pour justifier les renvois vers un pays en guerre est que certaines régions peuvent être considérées comme sûres. Outre que la situation est évolutive et qu’on ne sait pas quelle région restera sûre dans les mois et les années à venir, l’Afghanistan est un pays sans système de protection sociale, où les solidarités familiales et claniques sont essentielles. On ne vit pas socialement et économiquement sans ces attaches, et donc dans une région où on n’a pas d’attache – sans parler de la manière dont la guerre et les déplacements ont pu distendre ces liens.

Il ne s’agit donc pas de retour dans son pays, mais bien d’expulsion vers un ailleurs, de personnes qui pensaient que leur vie était ici, en Europe.

 

ausstellung-caspar-david-friedrich-3-2Caspar David Friedrich : Moine au bord de la mer.