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Paris est parfois présentée comme la banlieue de Calais, du point de vue de la migration vers le Royaume-uni. Plus précisément, un lieu où l’on arrive du fait de la centralisation du réseau de transport en France, ou l’on se renseigne, s’oriente, prend des contacts, attend une opportunité de départ, parfois aussi choisit de rester en France.

Par rapport à la frontière britannique, le renforcement des contrôles dans le port de Calais (2000) puis autour du Tunnel sous la Manche (2001), puis la fermeture du Centre de Sangatte (2002) renforcent ce rôle de lieu d’attente et de repli en cas de fortes pression policière sur les lieux de passage.

Les campements parisiens, qui apparaissent à la suite de la fermeture du Centre de Sangatte, dont le reflet de ce rôle de Paris dans les parcours migratoires, mais aussi de la politique de non-accueil des gouvernements français qui se traduit par une mise à la rue des personnes en demande de protection (mineur-e-s, demandeur-se-s d’asile), et du recul général de la solidarité publique qui conduit entre autre à un engorgement des dispositifs d’hébergement d’urgence et des formes de ségrégation de plus en plus prononcées dans l’accueil.

Comme à Calais, la politique menée est celle du déguerpissement, destruction des campements, avec ou sans arrestations, harcèlement policier. Dans le courant de l’année 2015, avec la médiatisation de l’arrivée en Europe des exilé-e-s et le courant de solidarité qu’elle suscite, le déguerpissement s’accompagne de la dispersion vers des lieux d’hébergements plus ou moins précaires, avec ou sans accompagnement, dans toute l’Île-de-France et au-delà. Ces lieux de dispersion sont progressivement devenus plus pérennes et ont été intégrés au dispositif des Centres d’Accueil et d’Orientation (CAO – voir ici, ici, ici et ), créés pour disperser les exilé-e-s de Calais, puis de Grande-Synthe près de Dunkerque.

C’est justement à Grande-Synthe qu’apparaît le premier camp humanitaire sur le territoire français (voir ici, ici et ). Créé par Médecins Sans Frontières et la municipalité pour pallier à une situation humanitaire catastrophique, sa mise en orbite médiatique en fait un objet désirable dans le paysage politique. Face à une « crise des réfugiés » fantasmée quant à son ampleur et son échelle par rapport au continent, il reproduit sur le sol européen l’action salvatrice des ONG occidentales face aux crises des tiers-mondes. Paré de cette aura, il fait passer comme évidence un instrument de ségrégation, et sert de voile à une répression renforcée.

De fait, suite à l’annonce au printemps par la maire de Paris qu’un ou des camps de réfugié-e-s allaient y être aménagés, le relogement de dispersion dans les CAO disparaît lors des expulsions de campements, qui redeviennent des mises à la rue sèches, accompagnées de rafles et de violences policières. Le feuilleton médiatique de l’ouverture du camp humanitaire au cours des six mois qui sépare l’annonce de l’ouverture du lieu (heureusement que les ONG sont plus rapides dans les zones de crise) recouvre la brutalité de la réalité (voir ici, ici et ).

Passée la destruction du bidonville de Calais, le camp ouvre enfin. À l’entrée une grosse bulle blanche, qui a mangé une bonne part du budget d’aménagement, et qui doit sans doute exprimer la rondeur d’un cocon accueillant. Une entrée et deux sorties à cette bulle, l’une vers le dedans l’autre vers le dehors. Retournent vers le dehors les couples, les familles avec enfant(s), les femmes, les mineur-e-s, et de manière générale les personnes qui n’envisagent pas de rester en France. Parfois ces personnes se seront vu proposer une solution d’hébergement plus ou moins précaire, et parfois auront dû attendre pendant des heures dans la bulle où il est interdit de manger. Pour les entrants, uniquement des hommes, la préfecture de police de Paris, qui était totalement incapable pendant des années d’enregistrer une demande d’asile en moins de plusieurs mois, organise en quelques jours la prise d’empreintes digitales et le placement éventuel en procédure Dublin qui marque l’enregistrement de la demande. Quatre cents places, une durée d’hébergement de dix jours au maximum, pas question de se poser pour réfléchir, et c’est très vite la dispersion dans des centres éloignés.

Remise à rue pour la majorité, et là le déguerpissement, le harcèlement policier et les rafles toujours, tri et dispersion pour les autres, telle est la logique du camp de Paris.

 

le-prisonnierLe Prisonnier, série télévisée des années 70. Un village factice, dont les habitant-e-s ont l’illusion de la liberté, autour de grosse bulles blanches guettent et rattrapent les personnes qui tentent de s’évader.