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Avec des périodes plus ou moins tendues, des priorités qui peuvent varier, la répression de la solidarité s’est installée de manière permanente dans le paysage calaisien.

En 1999, avant l’ouverture du Centre de Sangatte, face à l’augmentation du nombre d’exilé-e-s et au durcissement de la politique britannique, les autorités françaises hésitent sur la conduite à tenir. Des lieux de mise à l’abri provisoires son ouverts puis fermés, dans l’intervalle la police chasse les exilé-e-s et la préfecture met la pression sur les associations. Ainsi au mois de juillet le sous-préfet menace les associations de poursuites pénales si elles continuent de distribuer de la nourriture et d’apporter une aide aux exilé-e-s qui campent dans le parc Saint-Pierre, en centre-ville. Mais c’est à partir de la fermeture du Centre de Sangatte fin 2002 que les poursuites pénales sont utilisées comme moyen de répression et d’intimidation.

Ces poursuites répondent à plusieurs objectifs.

Elles participent à un déplacement du regard et de la problématique. La situation ne serait pas due à des questions de frontière et de liberté de circulation. Les exilé-e-s viendraient à Calais parce qu’il aurait à côté un centre d’hébergement, à Sangatte. C’est ainsi qu’est justifiée la fermeture du centre et la destruction du hangar qui l’abritait. Dans la même logique, l’action solidaire est désignée comme la cause de la présence des exilé-e-s. Cette rhétorique revient en force depuis la destruction du bidonville avec les « points de fixation » qu’il faut faire disparaître pour faire disparaître les exilé-e-s, cet élément de langage désignant l’action des associations, douches, distributions de repas. La pénalisation de l’action des bénévoles et militant-e-s, coupables désigné-e-s de la situation qu’il faut faire cesser, participe de cette logique.

Il s’agit aussi de réduire l’action associative lorsqu’elle fait obstacle à l’action des pouvoirs publics. Notamment lorsqu’il s’agit de témoigner, filmer, documenter, mais aussi ouvrir des squats, s’opposer à des expulsions, construire des abri. Entre le camp No Border de juin 2009 et les débuts du bidonville de Calais en avril 2015, ce sont essentiellement de militant-e-s de ce mouvement qui sont la cible des poursuites, des intimidations et souvent des violences physiques, sans que cela suscite de réaction du reste du tissu associatif. Les poursuites utilisent principalement le registre de l’outrage à agent, rébellion, violence sur agents, ou dégradation s’agissant de l’ouverture de squat. L’état d’urgence apporte de nouveaux outils, permettant jusqu’à l’interdiction des manifestations et rassemblements sur la voie publique.

Les poursuites pénales participent aussi d’une stratégie visant à contraindre et contrôler l’action associative, notamment autour du bidonville de Calais. Elles complètent d’autres actions s’appuyant sur une présence policière de plus en plus importante aux accès, comme la verbalisation des véhicules, l’obligation de laissez-passer pour accéder au bidonville par le chemin des Dunes, l’interdiction d’amener des matériaux servant à la construction de cabanes après l’incendie du 25 août 2016 sauf autorisation de la sous-préfecture. En parallèle s’ajoute au comité de pilotage du centre Jules Ferry, auquel participent des associations choisies par l’état, la mise en place d’une coordination de l’action des associations dans le bidonville gérée par l’ONG ACTED, missionnée par l’État pour ce faire.

Notons au passage que les dix-huit mois d’existence du bidonville de Calais ont été une période répressive particulièrement dense, avec trente cas recensés de poursuites pénales ou d’enfermement en rétention en vue d’expulsion du territoire. À l’exception du cas très médiatisé du britannique Rob Lawrie, cela n’a pas suscité de réaction particulière des principales associations, impliquées dans une relation complexe avec l’État faite de cogestion de la situation, de négociation contrainte et de conflictualité.

Une compréhension plus complète de la situation se heurte à un défaut de vision, lié à une représentation racialisée de la situation. Dans les représentations usuelles, le passeur est étranger, masculin, on lui accole généralement les épithètes « sans scrupules » et « au business très lucratif » – alors qu’en réalité le passage comme la contrebande sont aussi enracinés dans la société frontalière. Et de même l’aidant-e solidaire est européen-ne, ce qui est une vison tout aussi partiale, et nous donne une vision imparfaite de l’action solidaire des exilé-e-s et de sa répression.

Ainsi, il y a quelques années, le campement de Norrent-Fontes, près d’un parking d’autoroute en amont de Calais, fonctionnait sans passeurs, et les exilé-e-s s’organisaient collectivement pour le passage. Mais lorsqu’un groupe monte dans un camion il faut que quelqu’un reste pour fermer la porte du camion derrière le groupe, et cette personne devient aux yeux de la police le passer ou la passeuse, la personne qui a facilité le passage des autres. On n’a de même qu’une vision très incomplète des situations où joue la solidarité de groupe ou d’amitié, rémunérée ou non, et où cette solidarité peut tomber sous le coup de la loi. On peut aussi noter que parmi les trente personnes poursuivies ou enfermées en rétention pendant la période du bidonville, six sont des exilé-e-s.

On notera enfin que l’aggravation de la répression ces derniers mois élargit celle-ci à d’autres catégories, dans une sorte de politique de la terre brûlée visant à isoler et priver de ressources les exilé-e-s. Les journaliste en tant que témoins qui peuvent être indésirables (voir ici et ), ou certains acteurs économiques comme un chauffeur de taxi ou des gérants d’hôtels.

 

Ion Andreescu : Sous-bois.

 

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