Alors que la France vient de rentrer en période de confinement, deux mille réfugiés vivent sans abri sur le littoral nord dans des conditions sanitaires désastreuses. Sur le terrain, les associations sont très inquiètes alors qu’aucune mesure de mise à l’abri n’a pour le moment été instaurée.

La semaine dernière, les associations Utopia 56 et l’Auberge des Migrants alertaient déjà quant au manque de prise en charge de ces populations fragiles, alors que la crise sanitaire s’annonçait. Dans un communiqué publié lundi soir, elles exhortaient de nouveau les autorités à agir. Antoine Nehr, coordinateur au sein d’Utopia 56, est très inquiet.

« La situation est dramatique depuis longtemps, depuis le démantèlement de la grande jungle en 2016 : les politiques migratoires ont été durcies, avec pour objectif d’empêcher les exilés de s’installer et de rester à Calais. Cela se traduit par une présence policière très forte, des démantèlements quotidiens qui fragilisent la population exilée. Les gens sont maintenus dans une grande précarité. Ils sont épuisés, stressés, fatigués, ils vivent à plusieurs dans des tentes, dans des conditions sanitaires déplorables. On estime à plus d’un millier, peut-être 1400 personnes le nombre de gens dehors ici à Calais. Il y a aussi beaucoup de monde à Grande-Synthe. »

« Cette crise est révélatrice d’un manque de prise en charge général, et dans un contexte comme celui-ci, si aucune mesure n’est prise rapidement, si le virus vient à se développer sur les campements, cela va être grave. On a vraiment peur que les personnes vivant à la rue soient les dernières à être mises à l’abri. »

Le 5 mars, les associations étaient invitées à une réunion au cours de laquelle le sous-préfet a dévoilé les mesures qui allaient alors être mises en place : des flyers invitant à se laver les mains et à garder ses distances. Des mesures inadaptées et inapplicables sur le terrain. Une nouvelle réunion est prévue le 19 mars, bien trop tard selon Antoine Nehr.

« Lors de cette réunion, nous avons avancé plusieurs propositions : une mise a l’abri dans des hébergements à taille humaine, une clinique mobile qui interviendrait sur les différents campements. Comment diagnostique-t-on un virus, nous, en tant que bénévoles ? On n’est pas formés pour ça. Nous avons vraiment besoin que l’Etat prenne ses responsabilités, s’il n’y a pas de prise en charge, je pense qu’il aura du sang sur les mains. »

Promiscuité et accès à l’eau extrêmement limité

En périphérie de Calais, des centaines de tentes sont plantées les unes à côté des autres dans des sous-bois jonchés de détritus. Certaines sont recouvertes de bâches. Des petits groupes se réchauffent autour de feux de camp, d’autres le font à la bougie sous les toiles de tente. Ici les gens se plaignent du froid, mais aussi des rats, nombreux et peu farouches. Les réfugiés ont un accès très limité à l’eau : ils ne disposent que d’un unique robinet, il n’y a pas de douches sur place. Dans ces conditions, on voit très mal comment ils pourraient respecter les consignes de sécurité du gouvernement.

Ali vient d’Iran. Il vit sur le camp depuis deux semaines. « Lorsque les policiers arrivent, nous devons prendre nos affaires et quitter les lieux pour la journée, dit-il. Nous revenons quand ils sont partis. » Mardi, alors même qu’Emmanuel Macron avait la veille annoncé l’entrée en vigueur des mesures de confinement, ils procédaient de nouveau à une éviction du terrain, renforçant d’autant plus la promiscuité entre les personnes.

Aucun cas de coronavirus n’a pour l’instant été dépisté sur le campement, mais au milieu de cette situation anxiogène, Ali n’est pas tranquille. « Je voudrais partir d’ici mais il n’y a pas d’alternative. J’ai 17 ans, j’ai appelé le 115 [l’aide sociale d’urgence] mais j’attends encore. Je voudrais aller dans un centre d’hébergement, parce que vivre ici, c’est vraiment dur. »

Abi, originaire d’Ethiopie, a comme tous les autres obtenu des informations sur l’épidémie sur internet. « Mais je n’ai reçu aucune information de la part du gouvernement, précise-t’il. Ce que je vois aujourd’hui c’est qu’on est entourés de CRS, qui portent tous des masques. Donc je comprends que le coronavirus est un danger. S’il y a un danger, il est réciproque. Pourquoi ne portons nous pas de masques? Parce qu’on est perçus comme les personnes porteuses de maladies. Je me sens discriminé. »

« Je vis dans une tente avec trois personnes, certains sont à 5 voire 6, explique Samuel, lui aussi originaire d’Ethiopie. Les consignes qu’on nous a données ne sont pas applicables. Nous partageons tout : les tentes, les cigarettes, tout. L’Etat doit faire quelque chose mais il ne fait rien pour les réfugiés, il aide les riches, pas les pauvres. Pourtant, pour le bien de tous, il est important que nous soyons tous protégés. »

Toujours aucune nouvelle des autorités

Non loin de là, l’association La Vie Active, mandatée par l’Etat, distribue deux repas par jour aux exilés. Devant la crainte de transmission du coronavirus, ses agents ont exercé lundi un droit de retrait. Mardi, on constatait une présence policière plus forte qu’à l’accoutumée; tous étaient masqués. Face à eux, à quelques mètres, les réfugiés faisaient la queue avant de pouvoir pénétrer au compte goutte sur l’esplanade grillagée où se tient la distribution. Devant le portail, plusieurs dizaines de personnes attendaient leur tour, les unes contre les autres, sans aucune mesure de sécurité.

« La seule consigne que l’on a eue est de se laver les mains avant et après les repas, la seule mesure prise pour le moment, c’est du savon et deux robinets supplémentaires à l’intérieur de l’espace où sont distribués les repas, expose médusé Valentin, bénévole auprès de l’association Utopia 56. En tant qu’association travaillant sur l’accès aux soins, nous n’avons pas eu d’autre directive que de garder les personnes malades dans leur chambre… ce qui est impossible dans la situation actuelle.  »

« En cas de doute, nous appelons le 15, et le SAMU fait une évaluation par téléphone. Si la situation est préoccupante, la personne peut être envoyée à l’hôpital de Boulogne-sur-Mer. Pour l’instant, personne n’a été testé ici, et il n’y a pas eu de suite quant aux personnes pour lesquelles nous avions des doutes. Ces quelques personnes ont été renvoyées là où elles dorment, c’est à dire à la jungle. »

Mardi soir, les associations étaient toujours sans nouvelles des autorités. Plus tôt dans la journée, certains bénévoles étaient empêchés de se rendre sur le campement en cours d’éviction, malgré leurs attestations de déplacement dérogatoire. Antoine Nehr indique que les associatifs réfléchissent dans l’urgence à comment adapter leur action. « Si l’Etat reste inactif, on ne peut pas rester chez nous à ne rien faire. »

Mise à jour, mercredi 18.03, 13:00 :

La préfecture des Hauts-de-France a répondu ce matin par mail au communiqué des associations. Elle y liste les mesures déjà existantes : des flyers informatifs, du savon, des consignes de distanciation. Elle indique également la mise en place « dans les prochains jours » d’une procédure de détection et d’orientation des cas suspects vers des centres de « desserrement », mais uniquement chez les personnes présentant des symptômes. Aucune mise à l’abri préventive n’a été décidée. Selon Antoine Nehr, coordinateur de l’association Utopia 56 à Calais, la police empêchait ce matin les personnes vivant sur le camp d’en sortir, et certains bénévoles d’y entrer.