CRA de Coquelles : un retenu dénonce la violation de ses droits fondamentaux

M. A, retenu au CRA de Coquelles depuis un mois et demi raconte les entraves à ses droits fondamentaux et à l’accès aux soins dont il est victime malgré des risques non négligeables pour sa santé.

Originaire du Nigéria, M.A est en France depuis 16 ans. Sa femme est en situation régulière avec ses deux enfants âgés de 7 ans et 3 ans, nés sur le sol français. A 42 ans, il souffre de deux pathologies très lourdes dont les soins ne sont pas disponibles au Nigéria.

Malgré cela et en violation de l’article 511-4 10° du CESEDA, M.A a été placé au CRA de Coquelles dans l’attente de la mise en œuvre d’une mesure d’éloignement vers son pays d’origine. Pire encore, le 6 novembre le tribunal administratif de Lille annule le pays de destination fixé par l’obligation de quitter le territoire et donne un mois aux autorités françaises pour fixer un nouveau pays de destination. Pourtant, le 12 novembre un vol est prévu pour M.A à destination du Nigéria.

Avant de vouloir m’expulser vers le Nigéria, on a voulu m’obligé à faire un test Covid. J’ai refusé car j’ai des problèmes respiratoires. Du fait de mon refus, j’ai été placé pendant 24h en garde à vue. L’officier de police judiciaire qui a levé ma garde à vue m’a parlé dans des termes racistes et m’a obligé à signer un document qu’on ne m’avait pas expliqué avant. 

Le document en question mentionne que M.A fait l’objet d’un rappel à la loi. « Mais quelle loi incrimine le fait de refuser un test Covid ? Chaque geste médical doit faire l’objet d’un consentement et cela n’a pas été le cas pour moi. J’estime que je suis entièrement dans mon droit. »

Lors de la seconde audience devant le tribunal administratif de Lille, un mois après l’ordonnance obligeant le préfet à fixer un pays de destination autre que le Nigéria, la situation de M. A n’a toujours pas été prise en compte. Le préfet n’a pas réexaminé la situation et s’est contenté de fixer de nouveau le Nigéria comme pays de destination. Plus incompréhensible encore, le juge identique à celui qui avait prononcé l’ordonnance un mois plus tôt, a, cette fois ci, statué en la faveur de la décision du préfet au risque d’être à l’origine de traitements inhumains et dégradants. L’accès aux soins au sein du centre de rétention est limité voire inexistant : « les médecins au centre de rétention m’ont vu 4 fois mais cela dure moins de 5 minutes à chaque fois juste pour faire des contrôles médicaux. Aujourd’hui je suis allé voir le cardiologue et il a augmenté mes médicaments car mon état de santé s’est détérioré depuis mon entrée au CRA. » Quand bien même, les médecins ont tenté de prendre en charge la situation médicale de M.A , ce dernier est confronté à des difficultés administratives.

« Depuis mon arrivée j’ai informé le médecin de ma situation, j’ai fait tous les tests nécessaires mais on a dans un premier temps refusé de me délivrer un certificat médical. J’ai insisté pour que le collège des médecins de l’OFII soit saisi. Au bout d’une vingtaine de jours, le médecin aurait finalement fait la demande d’un certificat médical auprès du médecin de l’OFII mais en réalité il a fallu que j’attende deux mois pour que le médecin de l’OFII soit saisi. Le problème c’est que cette démarche n’est pas suspensive et que dans l’attente des résultats je peux être renvoyé dans mon pays à tout moment alors que ma vie est en danger.

En dépit de sa situation, les autorités administratives et judiciaires maintiennent le placement en rétention de M.A sans aucune prise en compte de son état de santé, de sa situation familiale et de son intégration sociale et culturelle dans la société française. La situation de M.A n’est qu’un exemple parmi d’autres de personnes victimes de violations de leurs droits fondamentaux dans le cadre de leur rétention administrative. Cette situation témoigne de l’hypocrisie française qui tente coûte que coûte de mettre en œuvre sa politique d’éloignement malgré son ineffectivité démontrée quitte à mettre en danger la vie des personnes et au mépris du droit à la vie privée et familiale.

La prochaine fois qu’on me demandera de faire un test covid, je mettrai fin à mes jours puisque c’est la même chose. Si je suis expulsé vers le Nigeria, ça serait même pire, puisqu’il y a une forte discrimination contre les porteurs des pathologies dont je souffre ainsi qu’un manque de traitement médical effectif.  En effet, le Nigeria est l’un des pays les plus corrompus au monde et le système médical est défaillant


Maintien des expulsions et des placements en rétention au CRA de Coquelles malgré de nouveaux cas positifs

Depuis le CRA de Coquelles, près de Calais, une des personnes retenues témoigne de la situation actuelle avec la poursuite des placements en rétention et des expulsions vers les pays d’origine malgré l’apparition régulière de nouveaux cas positifs au Covid-19.

Les centres de rétention administrative sont conçus pour enfermer les personnes étrangères, pour une durée maximum de 90 jours, dans l’attente de la mise en oeuvre de leur mesure d’éloignement vers leur pays d’origine ou vers un autre pays de l’Union européenne. Souffrant d’une volonté politique d’invisibilisation, les personnes retenues sont isolées avec peu de contact avec le monde extérieur. Afin d’apporter un soutien moral aux personnes présentes dans le CRA, vous pouvez contacter les cabines présentes dans les différentes zones du CRA de Coquelles au 03 21 00 91 55 (zone 1), 03 21 00 82 16 (zone 2) et 03 21 00 96 99 (zone 3).

« Depuis que je suis arrivé au CRA le 7 novembre 2020, j’ai déjà été testé 4 fois. Je trouve la gestion de la situation anormale car nous n’avons pas la possibilité de voir nos familles à cause du Covid et pourtant il y a toujours de nouveaux retenus qui arrivent. Toutes les semaines il y a de nouveaux placements dans toutes les zones. Ici, pas le droit d’acheter un coca et pour avoir droit à un café, il faut attendre jusqu’à 45 minutes qu’un policer vienne nous ouvrir la porte. On nous interdit d’avoir un téléphone avec une caméra et on doit en acheter un autre. Ayant passé du temps en prison, je trouve les conditions de vie ici pitoyables au point que je trouve les conditions carcérales meilleures. Je suis dans un dortoir avec 6 lits. Au début, nous étions 5 dans la chambre. Il est alors difficile de respecter les distanciations sociales préconisées. Quand quelqu’un refuse de faire le test pour le Covid, il est placé à l’isolement, c’est-à-dire dans une pièce d’environ 4m² avec seulement un lit et une caméra qui vous surveille en permanence. Pas d’accès aux douches et aux toilettes. L’isolement peut durer jusqu’à 7 jours. Toutes les audiences pour savoir si on reste au centre de rétention ou non ont été reportées. Le jour de l’audience initialement prévue, on ne vient pas nous chercher, on nous tient au courant de rien : on nous donne juste un papier pour dire que l’audience va être reportée. Depuis que je suis arrivé, il y a eu de nombreux cas positifs mais le centre est resté ouvert alors qu’en mars avec un seul cas positif, le centre a été fermé. Tous les cas positifs sont envoyés au CRA de Plaisir et après 12 jours ils reviennent. Le 1er décembre 2020, nous avons reçu les résultats à la suite d’un autre test Covid. Une personne a été testée positive et placée à l’isolement. Malgré cela, une des personnes qui dormait dans la même chambre que la personne testée positive a été expulsée vers l’Irak dans la journée. Bien sûr, nous avons eu les résultats des tests après que cette personne ait été expulsé. »

Contact presse :
Marion Dumontet 06 46 31 56 27

HOMMAGE COLLECTIF A MOHAMED KHAMISSE ZAKARIA : LA FIN D’UN REVE

Le 19 novembre 2020, sur l’A16, un jeune soudanais de 20 ans a perdu sa vie et tous ses rêves. Il était notre compatriote, notre frère, notre ami.

Mohamed est mort renversé par une voiture alors qu’il cherchait à fuir les gaz policiers depuis l’arrière d’un camion, véhicule de son désir, celui de rejoindre au plus vite l’Angleterre. Comme ses amis du pays, Mohamed a quitté sa famille prisonnière d’un camp de réfugiés au Darfour au Soudan et a tenté couragement sa chance vers l’Europe. Demander l’asile en France alors que tous ses compatriotes s’y sentent rejetés n’était pas imaginable pour lui. Il a donc foncé vers une destination qui devint triste destinée. 

Mohamed KHAMISSE ZAKARIA est pleuré par ses parents là-bas au Soudan et par nous, ses amis, ici à la frontière avec le Royaume-Uni. Nous avons appelé ses parents pour leur annoncer son décès. Nous avons entendu le désespoir d’une mère. Les associations étaient à nos côtés. Mohamed nous rassemble. Nous sommes tous habités du même désir de vivre qu’il avait. 

Ses 20 ans de vie crient à nos cœurs, nos consciences et à la conscience de l’humanité. Voici en écho notre cri, celui des exilés de Calais : « Nous ne savons pas quoi faire, nous voudrions accéder légalement au Royaume-Uni, nous rêvons d’une vie digne, d’une vie d’humains. Les circonstances nous affaiblissent mais nos cœurs sont forts et l’espoir nous pousse à traverser les frontières. Vous le savez bien, notre pays connait la guerre et l’injustice des gouvernements. Vous le savez bien, nous sommes ici par nécessité, après avoir traversé les trop nombreuses souffrances de la route. Que la police et le gouvernement comprennent. Pourquoi nous pourchasser sur l’autoroute alors que des détecteurs et  des agents de sécurité avec des chiens passent déjà au crible tous les camions à l’entrée de l’Angleterre ? »

O absent si présent,

Grâce à ta voix, ta grandeur d’âme,

Vient à nous le souffle de tes lèvres,

Sont nées de nos mains ces lignes,

Emplies des couleurs de liberté, de paix et de justice

Les compagnons de route de Mohamed

Expulsions des campements à Paris vs. Expulsions des campements à Calais : police partout, justice nulle part

A la suite de l’expulsion d’une violence extrême du campement de personnes migrantes Place de la République à Paris, les associations intervenant auprès des personnes exilées à Calais apportent leur soutien aux personnes migrantes victimes de cette nouvelle dérive policière.


23 novembre 2020, début de soirée, Place de la République de la capitale du « pays des droits de l’Homme ». Environ 450 personnes exilées ayant installé leurs tentes quelques heures auparavant font l’objet d’une expulsion dans une violence difficilement qualifiable. Tentes confisquées, personnes exilées brutalisées, agression des journalistes, avocat.e.s, élu·e·s et bénévoles présent·e·s sur les lieux : voilà ce qui serait resté loin des regards, alors que nous sommes toutes et tous invité.e.s à rester chez nous, si des citoyen.ne.s et des journalistes n’avaient pu diffuser les images choquantes de l’opération d’expulsion.

Cette situation fait tristement écho à celle vécue quotidiennement par les personnes exilées à Calais, mais qui reste trop souvent invisible. Dans une lettre ouverte publiée il y a quelques jours, la communauté érythréenne interpellait les pouvoirs publics sur l’inhumanité de leurs conditions de vie, dénonçant « les CRS », qui « font de [leurs] vies un enfer ».


A Calais, les violences et le harcèlement policier sont permanents. Plus de mille personnes exilées survivent dans des campements précaires détruits toutes les 48h, avec la privation et confiscation des biens personnels ; la restriction de l’accès à l’eau, la nourriture, et l’hygiène ; la destruction de l’environnement pour empêcher une réinstallation des exilé·e·s2. Ces pratiques policières, couvertes ou ordonnées par les autorités, sont dénoncées dans le courrier écrit par les personnes exilées d’origine érythréenne présentes à Calais : « Les CRS agissent parfois au-dessus de la loi ; un pays démocratique ne peut pas être considéré comme tel s’il utilise la force physique de cette manière, et cela ne le rend pas civilisé et ne rend pas l’exercice de leur fonction plus acceptable. »


Les associations calaisiennes intervenant auprès des personnes exilées apportent leur soutien à toutes les personnes migrantes, à Paris, à Calais et partout en France, victimes d’une politique de plus en plus répressive et liberticide. Des personnes exilées et des associations ont d’ailleurs assigné le préfet du Pas-de-Calais devant le Tribunal judiciaire de Boulogne-sur-Mer pour avoir mené illégalement une opération d’expulsion le 29 septembre dernier. L’audience se tiendra le 2 décembre prochain.

Nous invitons chacun·e à se mobiliser face à cette situation d’injustice et à exiger le droit à un logement inconditionnel pour tout·e·s.
A ce jour, les violences policières peuvent être dénoncées grâce au travail des journalistes et des citoyen·ne·s, ainsi qu’à la liberté de prise et de diffusion des vidéos dans les médias et sur les réseaux sociaux. A la suite du vote de la loi Sécurité Globale par le Parlement français, les dérives policières ne pourront bientôt plus être documentées ouvrant la voie à une invisibilisation accrue des violences policières et à l’impunité de leurs auteurs.


Associations signataires :
L’Auberge des Migrants
La Cabane Juridique
Salam Nord/Pas de Calais

À Calais, la nature est sacrifiée au profit de la chasse à l’homme

Afin de ne laisser aucun répit aux personnes sans abris et vulnérables en transit sur son territoire, la préfecture et la mairie de Calais n’hésitent pas à détruire des hectares entiers de zones naturelles. Ils rasent et mettent à nu les terrains pour dégager la visibilité et poursuivre leur stratégie de la terre brûlée et de chasse à l’homme.

Cette semaine, c’est la zone naturelle qui entoure le Fort Nieulay qui a été déboisée.
Les exilé.e.s s’étaient retrouvés là suite à la destruction, sans base légale, des terrains autour de l’hôpital de Calais, où plus de 3000m2 d’arbres et de végétation ont par la suite été entièrement rasés. Une méthode devenue monnaie courante : en 2015, 6000 arbres et arbustes avaient été rasés aux alentours d’Eurotunnel ; une grosse opération de défrichage a été conduite en 2016 route de Gravelines. Des arbres, des buissons et des arbustes sont arrachés grossièrement, sans jamais consulter ni les élu.e.s, ni la population.

Si la raison de ces coupes est liée à la présence des exilé.e.s, l’arrêté préfectoral les autorisant se garde bien de taire cette raison. Les arbres, les buissons et les ponts sont les seuls lieux de (sur)vie pour les personnes sans abris, sous pression constante du harcèlement policier et à chaque évacuation, des tentes sont lacérées, des sacs de couchages, des téléphones et parfois des papiers d’identité sont confisqués.

En plus de son acharnement à chasser les personnes, bafouant les droits humains les plus fondamentaux (droit à la dignité, droit au logement, à l’accès au soin et à la nourriture…), les autorités locales montrent leur indifférence pour la nature en s’asseyant volontiers sur les Plan Climat et le Pacte pour la Transition, sur lesquel Natacha Bouchart s’était pourtant engagée lors des dernières élections municipales.

Les associations Citoyennes et Citoyens du Calaisis pour le Climat et Environnement et Patrimoine.s du Calaisis ont de ce fait lancé une pétition contre la destruction systématique de la végétation :
http://chng.it/rSfh5GfSyH
La faune, la flore et toute la biodiversité sont ainsi les victimes collatérales de la politique xénophobe du non-accueil, c’est la vie elle même qui est attaquée sans vergogne par les autorités. Le chemin de promenade autour du Fort Nieulay était un lieu connu par les promeneurs et promeneuses pour la diversité ornithologique qui s’y trouvait. En plus de ne pas empêcher des êtres humains d’arriver sur la côte, les autorités pénalisent aussi les habitant.e.s de bénéficier d’un cadre de vie arboré et verdoyant. 

Destruction de la nature : la double peine pour les exilé.e.s et les calaisien.ne.s

La maire de Calais croit peut être que la distribution de gourdes est un acte suffisant pour lutter contre les émissions de gaz à effet de serre. Comme elle ignore que l’anéantissement de la végétation et l’artificialisation des sols empêchent de stocker le carbone et conduit à un réchauffement global. Natacha Bouchart persiste dans sa gestion totalitaire du territoire : elle impose, se fiche de l’avis des acteur.ice.s de son propre territoire, fait fi de l’avis des associations environnementales et d’aide aux exilé.e.s. Pourtant, elle ferait mieux de s’y intéresser, si elle ne veut pas voir sa population devenir elle-même un jour, réfugiée climatique… Les conséquences environnementales d’une telle politique se traduisent, à moyen et long terme par la submersion marine de nos terres, la dérégulation des écosystèmes, la prolifération d’insectes et d’espèces « invasives », la remise en question de la viabilité de notre environnement, des sécheresses ou des épisodes de tempêtes… 

La boucle est bouclée

Il est de bon ton de rappeler à quel point les migrations et les causes du changement climatique sont liés. D’une façon très concrète et logique, les liens de causalité entre phénomènes sociétaux et climatiques s’enchaînent : le réchauffement climatique, provoqué par l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre, celle-ci étant due à la surexploitation des ressources naturelles (des pays du Sud par les grandes puissances économiques du Nord, privant souvent les premiers de leurs propres ressources) et à la surproduction, provoque des sécheresses, conduisant d’une part à des catastrophes naturelles (inondations, crues, glissements de terrain), d’autres part à des famines, conduisant à des guerres pour la gestion et l’appropriation des ressources, poussant des réfugié.e.s à fuir les conflits armés. En Syrie, la rareté de la ressource en eau, les trois années de sécheresse de 2007 à 2010 et leurs conséquences humaines et environnementales ont joué un rôle dans la création de conditions propices à la guerre civile, et par ailleurs l’eau a été instrumentalisée pendant le conflit par les belligérants. Autour du lac Tchad, son assèchement pousse les riverain.e.s à partir, fuyant les conflits imputables à une situation socio-économique désastreuse. Continuerons-nous encore longtemps à rejeter l’autre alors qu’au fond, nous sommes dans le même bateau ? 

Concilier écologie et migrations : peut-on rêver ?

À ces problèmes communs, on pourrait trouver des solutions convergentes, applicables pour le contexte calaisien, où la solidarité serait le ciment d’une société résiliente, créative et ambitieuse sur le plan écologique et social. Même à l’époque de la Lande, l’organisation de la vie dans le camp, loin d’être toujours facile et évidente, a fait naître des expériences de socialisations diverses, de modes de vie alternatifs, incluant des habitats légers et démontables, de création de lieux de culture, d’enseignement et d’apprentissage entre pairs… Ces initiatives ont été balayées par les démantèlements successifs et une répression acharnée, non seulement contre les exilé.e.s, mais aussi contre l’utopie d’un monde qui dérange l’ordre établi ; cette vision alternative se place en marge des valeurs du néo-libéralisme : rejet, concurrence, croissance… Pourtant, Calais n’en reste pas moins un terreau fertile à une nouvelle forme d’humanité et à la création d’espaces idéologiques, politiques et culturels plus respectueux de l’humain et de la nature. Sa position géographique, au carrefour de l’Europe et sur l’un des détroits les plus fréquentés au monde, la place aux premières loges de la mondialisation. Et pourtant c’est aussi ici que des personnes en sont victimes, exclues de la « libre circulation » de leur propre corps.

À Calais les marchandises passent, les humain.e.s restent, la nature meurt…

Texte : Manon Hagneré

Le tribunal administratif de Lille valide l’expulsion d’un lieu de vie des personnes exilées à Calais

Malgré un procès entaché d’irrégularité et de mauvaise foi de la part des autorités, le juge administratif auprès du tribunal de Lille a fait droit à la requête pour mesures utiles soumise par la commune de Calais afin d’expulser la cinquantaine de personnes exilées présentes sur un des lieux de vie calaisien

Personnes exilées sur le lieu de vie Calypso à Calais. Source: La Cabane Juridique

Complexe Calypso. Un complexe sportif et culturel près du centre-ville de Calais où survivent une cinquantaine de personnes incluant des mineurs, originaires de Syrie, du Soudan et de Somalie. Ces personnes exilées ont trouvé refuge ici, faute de mieux après avoir été expulsées du campement d’hôpital. Ali1 explique que les services associatifs les plus proches permettant d’avoir accès à l’eau, à la nourriture ou aux toilettes se trouvent à 30 minutes de marche. Ces services leur étant souvent refusés, les personnes exilées ne font que dormirent autour du complexe sportif tentant de subvenir à leurs besoins fondamentaux le reste du temps.

Le 3 novembre 2020, la commune de Calais a saisi le tribunal de Lille d’un référé mesures utiles contre les occupants de terrain sans droits ni titres. En utilisant cette voie juridique, la commune donne l’illusion du respect du principe du contradictoire en laissant les défendeurs faire parvenir leurs observations avant que la légalité de l’expulsion du lieu de vie ne soit tranchée par le juge.


Une audience dans le non-respect du principe du contradictoire. Initialement prévue le 13 novembre, l’audience a été reportée la semaine suivante en raison du défaut de communication par la commune de certaines pièces du dossier. Lors de l’audience du 17 novembre, de nouvelles pièces ont été versées mais, une fois encore, sans avoir été communiquées, ni au tribunal ni à la défense. Apparemment peu soucieux du respect du principe du contradictoire le juge a maintenu l’audience, confrontant l’avocate représentant les 10 requérants exilés, Maitre E. Thieffry, à devoir plaider contre des conclusions dont elle n’avait pas connaissance. Plus alertant encore, la décision du juge autorisant l’expulsion du lieu de vie se base presque uniquement sur les pièces non communiquées à la défense.

Les arguments avancés par la commune, similaires à ceux avancés lors des précédentes expulsions font encore une fois preuve de mauvaise foi. L’huissier de justice, requis par la commune pour dresser un constat de la situation, déclare comme à son habitude qu’il « demande aux personnes si elles parlent français mais tous me répondent par la négative et dans une langue que je ne maitrise pas ». D’un côté, la commune avance qu’elle est confrontée à la même problématique migratoire depuis une dizaine d’années, d’un autre côté elle n’a pas la capacité de mettre en place des services de traduction effectifs pour établir un bilan social correspondant à la réalité de la situation. Parmi les 27 photos présentées par la commune lors de l’audience, uniquement 6 concernent le complexe Calypso. Il est alors légitime de se demander quel travail réel a effectué l’huissier quand aucune des personnes exilées ne confirme l’avoir vu les jours précédents.

« On a volé les bijoux de la Castafiore ! ». Parmi les arguments invoqués pour appuyer l’utilité de l’expulsion du campement, la commune se présente avec trois procès-verbaux. L’un établi par une employée du Mc Donald installé autour de Calypso indique s’être faite agressée par une personne de « type migrant ». Autant dire que l’on touche du doigt des propos xénophobes. Un autre procès-verbal, provient d’un habitant calaisien qui se serait fait voler un plot de signalisation. Comme le souligne l’avocate de la défense, Maitre E. Thieffry, cette audience ressemble au vol des bijoux de la Castafiore : il est plus facile d’accuser les personnes migrantes et vulnérables plutôt que de chercher le réel coupable.

Finalement, si on ne voit pas le problème, c’est qu’il n’y a pas de problème. Cette stratégie de la commune vise encore une fois à invisibiliser les personnes migrantes. Sous couvert de possibilités de mises à l’abri, en réalité inexistantes et inefficaces, la commune se félicite du devoir accompli car « chacun fait ce qu’il peut ». En interdisant les distributions alimentaires, l’Etat évite la création de points de fixation puis finit par expulser les personnes pour déplacer le problème sans jamais proposer de solution pérenne.

Quant aux mises à l’abri, quand j’étais à l’ancienne forêt prêt de l’hôpital à Calais, un jour la police est venue tôt le matin, ils ont encerclé toute la forêt. Même pour des terroristes ils ne feraient pas pareil. Cette mise à l’abri s’est passée avec force, avec des armes. On était donc forcé de monter dans les bus. On nous a dit qu’on nous emmène à Lille à 20 minutes. Finalement, c’était à 8 heures de trajet. On nous a emmené à Limoges dans un centre. Après environ 20 jours, on nous a mis à la rue parce que nous ne voulions pas déposer l’asile. C’était il y a environ un mois. On a dû marcher 4 heures pour trouver une gare. On a mis trois jours pour revenir à Calais, sans argent.

La réalité des mises à l’abri racontée par Ali, un des requérants au procès

Contact presse : Margot SIFRE 06 08 45 02 54

Quand le centre de rétention administrative de Coquelles devient un cluster de Covid-19

Les centres de rétention administrative sont conçus pour enfermer les personnes étrangères, pour une durée maximum de 90 jours, dans l’attente de la mise en œuvre de leur mesure d’éloignement vers leur pays d’origine ou vers un autre pays de l’Union européenne. Souffrant d’une volonté politique d’invisibilisation, les personnes retenues sont isolées avec peu de contact avec le monde extérieur. Afin d’apporter un soutien moral aux personnes présentes dans le CRA, vous pouvez contacter les cabines présentes dans les différentes zones du CRA de Coquelles au 03 21 00 91 55 (zone 1), 03 21 00 82 16 (zone 2) et 03 21 00 96 99 (zone 3).

Alors que la France subit une deuxième vague de confinement, la gestion de la situation sanitaire au sein du centre de rétention administrative de Coquelles est critique. Les mesures sanitaires recommandées ne peuvent pas y être respectées et l’expulsion de personnes retenues vers leur pays d’origine comporte un risque d’exportation du virus.

Peu avant le second confinement, une des trois zones du centre de rétention administrative comprenait 18 ressortissants albanais en attente d’un renvoi vers leur pays d’origine et de 7 autres personnes dont 5 ont été testées positives au Covid-19. Les résultats positifs des tests ont été obtenus quelques heures avant l’expulsion des ressortissants albanais. Il est probable que les services étatiques aient eu connaissance de ces résultats avant de procéder à l’expulsion. Un doute subsiste donc quant à la volonté délibérée des autorités de renvoyer des personnes ayant été en contact avec des retenus contaminées vers l’Albanie.

Parmi ces personnes testées positives, l’une d’elle était dans l’attente de son renvoi vers l’Allemagne dans le cadre de la procédure Dublin. Obligée d’être testée avant son renvoi, cette personne avait été testée négative lors de son arrivée au CRA deux semaines auparavant, laissant supposer qu’elle aurait été contaminée par un intervenant extérieur. Contrairement à ce que revendiquent les autorités[1],  les 2 autres cas contacts présents dans la zone n’ont pas été regroupés dans une même zone mais ont été placés avec des nouveaux arrivants, augmentant ainsi le risque de contamination parmi les retenus. Certaines personnes ont été placées à l’isolement ce qui signifie un enfermement dans une pièce de 4m2 seul avec aucun contact extérieur et aucune source de divertissement. Cette décision s’apparente davantage à une mesure punitive qu’à la mise en place de mesures sanitaires efficaces dans la lutte contre la propagation du virus.

13 novembre 2017 Le Mesnil Amelot. Crédit photo : Julien Jaulin/hanslucas

Une des personnes retenues présente au CRA depuis plus de 10 jours témoigne : « Je suis énervé de la façon dont les autorités mettent en place les mesures sanitaires ici. C’est une violation complète des mesures recommandées par l’Organisation Mondiale de la Santé et de nos droits fondamentaux. Avec environ 15 personnes dans chaque zone d’environ 30m2, les distanciations sociales sont impossibles à respecter. Il n’y a pas toujours de gel désinfectant à disposition et les salles ne sont pas toujours désinfectées entre les repas. J’ai envie que les gens viennent voir ce qui se passe ici et quelles sont les mesures sanitaires. Je me sens impuissant face à ce protocole qui maintient les gens en rétention. Certaines personnes sont prêtes à rentrer chez elles par leurs propres moyens mais doivent attendre les résultats des tests car elles ont été en contact avec des personnes testées positives. »

Depuis le 17 novembre, le CRA de Coquelles a été déclaré comme un cluster de Covid-19 et par conséquent aucune visite n’est possible jusqu’à nouvel ordre. Quelques jours auparavant, une personne extérieure avait reçu 135 euros d’amende pour avoir rendu visite à un retenu considéré comme n’étant pas suffisamment vulnérable. Cette décision arbitraire a volontairement un effet dissuasif sur les personnes souhaitant apporter leur soutien aux retenus et instrumentalise les règles mise en place par les autorités pour prévenir la propagation du virus.


[1] Nord Littoral, Quatre cas de Covid au CRA de Coquelles, 16 novembre 2020

Lettre ouverte rédigée par la communauté érythréenne, le 16 novembre à Calais

À qui de droit,


Tout d’abord, nous tenons à remercier les Français pour leur hospitalité et aussi pour leur gentillesse.
Permettez-moi de vous présenter ma communauté et moi-même, pour que vous ne soyez pas laissés dans le froid. Nous sommes de la communauté érythréenne vivant à Calais près de l’aire de jeu BMX. Notre communauté habite ici depuis plusieurs années. Ici, il y a beaucoup d’histoires difficiles à digérer, qui sont gardées sous silence même lorsque l’on essaie de les diffuser. Nous demandons donc une solution rapide de nos problèmes. Laissez-moi vos raconter une partie de notre histoire.
Le peuple Érythréen a vu tant de choses horribles sur son chemin, et l’histoire se répète encore. Ma communauté est ici parce que c’est la seule option qu’elle a. Certains d’entre eux ont une empreinte digitale en Italie, sans leur consentement, et d’autres ont été emmenés ou transférés dans d’autres pays européens comme l’Allemagne et la Suisse, où malheureusement ils ont été rejetés. Ce qui nous rend malade, c’est que la plupart d’entre eux ont attendu 5 ou 6 ans pour que leur demande soit examinée et, ce qui est terrible, c’est qu’ils finissent par avoir une réponse négative, alors que cette attente leur a causé une grande angoisse.
Malgré nos grandes attentes des pays démocratiques Européens qui ont été déçus et qui ont un peu brisé notre esprit de combat, nous nous sommes quand même rendus compte que l’abandon de notre objectif n’est pas une option pour nous; nos objectifs n’ont pas encore été réalisés depuis que nous sommes partis de chez nous.
En ce moment, nous nous trouvons à Calais, notre seule intention est d’atteindre le Royaume-Uni par tout moyen. Ici, certaines personnes, y compris les organisations humanitaires, nous aident avec nos besoins de base. A part ces personnes, certaines autres comme les CRS font de nos vies un enfer. Parfois ils nous suivent partout comme si nous étions des espions ou des criminels avec des casiers judiciaires. Certains membres des CRS font des choses terribles à notre communauté. Nous avons vu les membres de CRS gazer notre peuple avec des agents chimiques alors qu’ils tentaient de rentrer au lieu de vie. De nombreux membres de notre communauté en sont victimes.
Les CRS agissent parfois au-dessus de la loi; un pays démocratique ne peut pas être considéré comme tel s’il utilise la force physique de cette manière, et cela ne le rend pas civilisé et ne rend pas l’exercice de leur fonction plus acceptables. La dernière fois, ils ont frappé un de nos amis alors qu’il essayait de rentrer. Ce n’est pas juste de frapper quelqu’un sans motif en rentrant chez soi.
Le 5 novembre 2020, sans préavis, ils sont venus dans notre lieu de vie et nous ont empêchés de sortir toute la journée. Puis vers 21h40, ils sont venus vers nos tentes et ils ont gazé toutes nos affaires personnelles et nous ont frappés comme si nous étions des animaux, pas des êtres humains. Le lendemain matin, ils nous attendaient autour de Sangatte. Ils nous ont frappés et nous ont fait retourner sur nos pas en nous gazant. À des moments différents, ils nous causent de petits et grands dommages et cela continue. Même quand nous marchons, ils ouvrent leur voiture et nous gazent, juste pour s’amuser. Chacun a le droit d’aller où bon lui semble et à tout moment. Ces personnes qu’ils appellent CRS nous chassent en dehors de la zone Carrefour et nous empêchent de faire les courses. Pour eux, voir des Erythréens s’amuser ensemble les remplissent de colère et les rendent d’autant plus violentes. Comme tous les clients, nous avons le droit d’acheter ce que nous voulons et nous avons aussi le droit de nous amuser comme nous voulons. Les agissements des CRS sont honteux; ces personnes ont dépassé les limites. Pendant que nous dormions, certains membres des CRS ont essayé de nous chasser avec force. Une fois installés, ils nous gazent. Gazer des personnes qui dorment est bien au-delà de l’imaginable. Dans ces cas-là, en tant que communauté, nous avons le droit de nous défendre.
Le 11 Novembre, certains de nos frères provenaient du port et d’autres de la ville vers l’endroit où nous vivons, connu comme BMX. Nos frères ont été bloqués dans la zone du pont par des membres de CRS, qui ne voulaient pas les laisser passer pour atteindre l’endroit. Il y avait environ 6 voitures et 40 personnes. Nous avons vu que les agents CRS étaient contre eux, alors nous avons couru pour rejoindre nos frères et nous avons pu les rejoindre.
Les agents ne pouvaient pas nous supporter parce que nous protégions nos frères. Selon les informations que j’ai recueillies et vues de mes propres yeux, 6 personnes ont été blessées. L’une des victimes est un homme qui a été grièvement blessé. Il a perdu beaucoup de sang. Selon nos sources, notre homme a reçu une balle dans la tête à bout portant. Finalement, les choses se sont calmées même si les agents de la CRS étaient prêts à nous frapper à nouveau. Nous avons essayé de résister, ne bougeant pas de notre endroit pour pouvoir défendre notre lieu de vie. Nous nous attendions à ce qu’ils frappent à tout moment car ils avaient frappé notre frère à bout portant. À ce moment-là, nous avons décidé de parler et de demander de l’aide. Légalement, chaque citoyen a le droit de se défendre et de défendre les personnes qu’il aime, ce qu’on appelle la légitime défense.
Tout ce dont nous avons besoin est d’ informer ceux qui peuvent être concernés par cela. Dans ce pays de liberté et de démocratie nos droits de l’Homme doivent être respectés. Sinon, nous nous défendrons et notre lieu de vie, par tous les moyens. Nous savons que la police travaille pour la sécurité des personnes. Nous, les Érythréens, respectons la loi, nous sommes heureux de les aider et de faire ce qu’ils nous demandent légalement. Si quelqu’un nous dit que nous faisons des choses illégales, qu’il présente ses preuves de la bonne manière. Nous demandons donc de l’ aide pour que les CRS arrêtent tout ce qu’ils nous font.
En tant que communauté, nous voulons simplement informer de ce qui nous arrive. Nous aurions pu aller au tribunal pour un procès, mais nous n’avons pas les papiers de séjour pour défendre notre cause. Tout ce que nous voulons, c’est la justice. Tout ce que nous demandons, c’est la justice et l’aide de la société. Dans une cour de justice, nous sommes tous égaux et nous attendons que les autorités nous rendent justice, afin que notre peuple puisse vivre en paix comme tout le monde.

Evacuation du camp de BMX par les forces de l’ordre.
Source: Human Rights Observers

Voici une liste non exhaustive d’actes violents auxquels des membres de la communauté érythréenne ont été soumis récemment. Tous ces événements ont eu lieu à Calais et ont été commis par des agents de CRS depuis le début du confinement :

  • Des CRS viennent régulièrement chasser les exilé.e.s de la pelouse du Carrefour,
    et les empêchent d’accéder au magasin
  • Des CRS dans des fourgons ont à plusieurs reprises accéléré fortement en voyant
    les personnes marcher le long de la route, comme pour les écraser.
  • Des CRS empêchent régulièrement les habitants de se rendre a, ou rentrer du, centre-ville. Ils en ont été empêchés plusieurs fois en utilisant des gaz lacrymogènes et en les frappant avec leurs tonfas.
  • Des CRS gazent les habitants lorsqu’ils marchent le long de la route, en ouvrant la portière de leurs fourgons.
  • La nuit du 5 novembre, vers 21h : des CRS sont venus sur leur lieu de vie et les ont gazés et frappés.
  • Le matin du 6 novembre vers 6h : des CRS ont attaqué une personne qui se rendait aux toilettes ; ils ont ensuite gazé le campement. Ils ont aussi passé à tabac et gazé des habitants qui se rendaient à Sangatte.
  • La nuit du 10 novembre : des CRS ont lacéré des tentes.

Toutes ces violences ont atteint un point culminant l’après-midi du 11 novembre : selon de multiples témoignages, les habitants ont été gazes a plusieurs reprises ; un homme a été grièvement blessé au visage par un tir de LBD40 à moins de 10 mètres de distance, visé directement vers la victime. La victime reste hospitalisée et n’est pas en état de donner son accord quand a la communication de son état de santé. Au moins 6 personnes de la communauté ont été par ailleurs blessées lors de cet évènement. La communauté érythréenne demande à pouvoir dialoguer avec les personnes qui donnent les ordres aux CRS.

11 personnes exilées soutenues par 8 associations assignent le Préfet du Pas-de-Calais devant le Tribunal Judiciaire de Boulogne-sur-Mer suite à l’expulsion illégale du terrain où elles vivaient

La Cabane Juridique, Secours Catholique Caritas France, Utopia 56, Help Refugees, Fondation Abbé Pierre, Salam, Project Play et l’Auberge des migrants soutiennent Mohammed (nom volontairement modifié afin de protéger son anonymat) et les autres requérants qui demandent que « les personnes décisionnaires, les gouvernants en France et en Europe, nous regardent avec l’œil de la dignité et de la fraternité ». Ils seront représentés par Me Thieffry lors d’une audience fixée au 18 novembre prochain.

A Calais, le 29 septembre 2020, le préfet du Pas-de-Calais a procédé à l’expulsion du terrain dit « Hôpital », où vivaient plus de 800 personnes exilées parmi lesquelles des femmes, des hommes et des enfants, en ayant recours à la force publique.

Mohammed, requérant et témoin de cette expulsion, explique : « Dès le premier jour où nous étions dans le campement à côté de l’hôpital, la police a commencé à nous harceler et à sortir nos tentes. Le 28 septembre, des bénévoles sont venus nous dire que la police avait l’intention de supprimer le camp et d’expulser ceux qui s’y trouvaient. Certaines personnes ont pris la chose au sérieux et ont quitté le camp le soir-même pour dormir sous les ponts, au milieu des forêts ou au bord de la mer. J’ai fait partie de ceux qui sont partis.

Le 29 septembre, je me suis réveillé dans le froid du matin à proximité du camp. J’ai observé un nombre terrible de policiers autour du camp, beaucoup de bus et les caméras et appareils photos des médias. Des centaines de réfugiés ont été conduits par la police vers les bus d’expulsioncomme des animaux. La scène était terrifiante, et bien que mes amis et moi observions de loin, nous avons quitté notre terrain par peur, et nous avons pris une route très cahoteuse pour que personne ne nous voie. Nous avons passé une journée entière sans nourriture et sous la pluie, nous déplaçant d’un endroit à l’autre de peur d’être arrêtés.

Nous avons essayé de chercher les points où les associations distribuaient de la nourriture pendant deux jours mais nous ne les avons pas trouvés parce que la police les en avait empêchées. Je me suis souvenu des jours de la guerre de Gaza quand nous passions nos journées sans nourriture mais nous sommes en France et nous ne sommes pas en guerre, alors que se passe-t-il ?

Le 2 octobre, au troisième jour de l’évacuation du camp près de l’hôpital, mes amis et moi étions dans 3 tentes parmi les arbres épais. Nous nous sommes réveillés au son d’un drone au-dessus de nos têtes. Nous étions très inquiets et avons essayé de chercher un autre endroit où dormir mais nous n’en n’avons pas trouvé. Sous les ponts, beaucoup de jeunes hommes dormaient et il n’y avait pas de place.

Nous sommes retournés au même endroit pour nous réveiller aux cris des soldats lourdement armés, et au bruit de la pluie qui a noyé nos tentes : « Réveillez-vous, la police vous encercle ». Ils nous ont fait sortir des tentes, sans que nous ne puissions prendre nos affaires, pour nous emmener en bus dans une ville à une heure de Calais. Ils nous ont mis dans un centre où il n’y avait pas de services, de sorte que le directeur du centre nous a dit, dès la police partie, « vous pouvez maintenant revenir d’où vous êtes venus, nous ne pouvons pas vous recevoir pendant plus de trois jours. »

Nous sommes retournés à Calais, et j’ai cherché un nouvel endroit plus sûr sous un arbre d’épines. J’ai dormi seul pour n’attirer l’attention de personne. J’ai demandé de l’aide à mes amis de CARE 4 Calais et ils m’ont donné une tente et des couvertures pour me protéger du froid. Beaucoup d’autres ont dormi avec des morceaux de carton sans chaleur parce que la police a empêché les associations de leur fournir une aide quelconque. J’ai parfois l’impression que les réfugiés, comme nous, n’auront pas de repos tant qu’ils ne seront pas morts. »

Sur la base de témoignages directs et d’observations, personnes exilées et associations ont donc décidé d’assigner le préfet du Pas-de- Calais en justice suite à cette expulsion. Celle-ci s’est déroulée en dehors de tout cadre légal et bafoue, une fois de plus, les droits les plus fondamentaux des personnes exilées.

Ainsi, le préfet du Pas de Calais invoque la « flagrance » comme base légale à cette expulsion. Or, cette procédure permet la collecte de preuves dans le cadre d’une enquête mais n’autorise en rien une expulsion de personnes jugées « indésirables ». La décision de procéder à l’évacuation forcée du site dit de l’Hôpital en ayant recours à la force publique a donc été prise par le préfet du Pas-de-Calais en dehors de tout pouvoir lui appartenant.

Ensuite, cette expulsion présentée comme une « mise à l’abri » n’en respecte aucun des principes. Il est ainsi urgent de rappeler qu’une mise à l’abri ne peut pas être menée sous la contrainte. Pourtant, l’expulsion contestée s’est traduite par la réquisition d’une armada de force publique (gendarmerie nationale, CRS, police nationale, police aux frontières, …), l’obligation, au petit matin et sans aucune information préalable, de monter dans des bus en direction de centres d’hébergements éloignés du Calaisis (Toulouse, Nice, Brest où 340 personnes ont effectivement été emmenées), l’encerclement par les forces de l’ordre du terrain expulsé, le bouclage du périmètre empêchant les interventions des associations humanitaires de 6h à 13h, l’arrestation des personnes refusant de monter dans les bus (22 personnes dont 5 mineurs ont effectivement été interpellées), etc. Plusieurs personnes exilées ont ainsi parlé de « chasse à l’homme » pour caractériser les courses poursuites avec la police qui avaient pour objectif de les faire monter dans les bus.

Alors que nous sommes en pleine crise sanitaire, cette expulsion, comme celles qui continuent de lui succéder, vient durablement dégrader les conditions de survie des personnes exilées à Calais. Lors de l’expulsion, les effets personnels (tentes, couvertures, papiers, téléphones, etc.) des personnes ont été confisqués et parfois détruits. La zone sur laquelle étaient installées les personnes a été déboisée et la police y est présente en permanence afin d’entraver toute nouvelle installation sans qu’en parallèle aucune mise à l’abri digne, volontaire, inconditionnelle et sur le littoral ne soit proposée aux personnes. L’accès à l’eau, à l’alimentation, assurés par les services de l’Etat a été largement dégradé tandis que les équipes des associations sont régulièrement menacées voire empêchées par les forces de l’ordre d’intervenir sur cette zone.

Le Défenseur des Droits en octobre 2016 puis en décembre 2018 à propos de Calais rappelait déjà qu’une nouvelle évacuation pourrait conduire à accentuer l’état de vulnérabilité des personnes exilées déjà̀ éprouvées par un parcours migratoire très difficile et que la tentative de les faire disparaitre, sans mise à l’abri digne et durable, en même temps que leurs abris serait vaine5. De fait, aujourd’hui, la majorité des personnes expulsées est de retour à Calais dans un état de dénuement encore plus important.

Alors que le préfet, Louis Le Franc, commentait l’expulsion en indiquant qu’il voulait « éviter toute concentration et point de fixation nouveaux sur Calais et [que] cette zone du Virval serait rendue inaccessible », le résultat de cette opération se résume à une violation du cadre légal et une atteinte aux droits essentiels à tout être humain.

Destination nulle part : les autorités françaises envisagent le renvoi de ressortissants syriens

Le 08 octobre 2020, la préfecture du Nord-Pas de Calais à prononcer deux obligations de quitter le territoire français (OQTF) à l’encontre de deux ressortissants syriens, présents sur les campements de la ville de Calais.

Cette mesure d’éloignement s’accompagne d’une interdiction de retour sur le territoire français qui s’applique en réalité à l’ensemble des pays de l’espace Schengen pendant une durée d’un an. Une sanction disproportionnée pour ne pas avoir été en mesure de prouver la légalité de son séjour sur le territoire français. Par ailleurs, la décision de la Préfecture fixe le pays de destination de façon évasive se contentant d’établir le renvoi « à destination du pays dont il revendique la nationalité, ou de tout autre pays où il établirait être légalement admissible. »

Un renvoi vers la Syrie ? La France ne peut manifestement pas renvoyer des ressortissants syriens vers leur pays d’origine en raison de la situation sécuritaire actuelle au risque d’une violation manifeste de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’Homme prohibant la torture et autres formes de traitements inhumains et dégradants. 

Un renvoi vers un autre pays où il établirait être légalement admissible ? Difficile à établir alors que les autorités n’ont pas cherché à vérifier l’admissibilité de ces deux ressortissants syriens dans d’autres pays de l’Union européenne. S’il s’avérait que ces deux personnes n’étaient pas admissibles dans un autre pays, cela signifierait-il un renvoi vers la Syrie ?  Il semblerait que cette politique de la préfecture du Nord Pas de Calais, consiste davantage à dissuader les personnes de se maintenir sur le territoire français sans réelles perspectives d’éloignement.