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On est rassurés.

Il y a un an, les autorité nous avaient promis que nos migrants seraient tolérés sur la lande. La tolérance, c’est tellement beau. Et la lande, c’est tellement bucolique, rempli de parfums printaniers. Alors bien sûr, il y a l’odeur pénétrante des usines voisines, le terrain marécageux, l’ancienne décharge publique. Mais il faut du rêve. Alors nous avons emmenés nos migrants là-bas pour construire dans le bonheur une cité radieuse.

Et puis là, patatra, les autorités cassent tout. Elles sont méchantes. Elles sont menteuses.

Mais nous n’avions juste rien compris.

Le camp de containers, par exemple. Les esprits grognons l’avaient très mal pris, et le décrivait comme une horreur :

https://blogs.mediapart.fr/la-parisienne-liberee/blog/140116/les-containers-de-la-honte

Mais non. Nous n’avions rien compris. La migration, c’est du flux, et c’est du stock. Les containers, ils symbolisent la migration. Posés là, ils symbolisent le stock. Et les containers, c’est le voyage, c’est le flux.

Et nous avons tout compris : le camp de containers, c’est une œuvre d’art, c’est une performance artistique permanente. Qu’ils nous disent.

Et c’est pratique aussi. Dans les containers, nos migrants, ils peuvent rester là. Mais dans les containers, on peut aussi les ramener dans leur pays natal, en bateau, en avions, en camion. C’est si beau comme image.

Et le système biométrique d’identification par la silhouette de la main, ça symbolise la main des exilés répondant à la main tendue de la France. C’est si beau.

Il s’appelle CAP le camp de containers. Au début, on avait compris Certificat d’Aptitude Professionnelle, qu’on aillait leur donner une formation et un diplôme pour qu’ils puissent travailler et construire leur vie, nos migrants. Et bien non, ça veut dire Centre d’Accueil Provisoire, pour dire le caractère éphémère de nos existences. La langue administrative révèle des fragrances poétiques incroyables. Unbelievable.

Avec le CAP viennent les CAO – qu’il ne faut pas prononcer chaos, c’est vilain, mais çai-aow – c’est si doux. Alors là-bas, partout en France, nos migrants peuvent partir dans des centres de vacances – la France, c’est le Club Méd’ des exilés. En bus. C’est peut-être la seule faute poétique, qu’ils partent là-bas dans des bus, et non dans des containers.

Et puis la destruction par pièce du bidonville.

Et bien non.

La destruction des 100 mètres pour constituer une sorte de chemin de ronde, ça symbolise que et bien non quand même on va pas se mélanger. La destruction de la partie sud, ça symbolise qu’on bousille le sud, et que le nord reste. Qu’on laisse le bidonville et les containers du nord, ça symbolise qu’ici les pauvres et les parias on les met soit dans des camps soit dans des bidonvilles.

Et là encore c’est de l’art, et c’est si beau l’art. C’est une image du monde.

Et quand les voitures de police sont là-bas sur l’autoroute la nuit avec leurs gyrophares, c’est pas pour faire peur, c’est pour symboliser que l’Europe est comme un sapin de Noël tout en lumière pour les gens du Sud, là-bas de l’autre côté du no-mans-land, du chemin de ronde, des grilles.

Et quand les policiers entrent en tenue de combat dans le bidonville, c’est pas pour faire peur, c’est pour symboliser l’Europe qui apporte la paix au reste du monde.

C’est pas une expulsion, c’est un happening artistique, et ça vous prend aux tripes tellement c’est beau.

Le bidonville, c’est l’image du monde. Et devant tant de beauté, comment ne pas s’incliner.

Et si notre grand frère l’État fait si bien les choses dans sa pré-science, nous voilà rassurés.

Et tout va pouvoir recommencer comme avant.

En avril ne te découvre pas d’un fil.

 

bosch-le-jardin-des-delices-ouvert-v-1500Jérôme Bosch : Le Jardin des Délices.

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