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Lundi, visite ambiguë des ministres de l’intérieur et du logement à Grande-Synthe, à côté de Dunkerque (voir ici et ). D’un côté l’État accepte de financer le camp de réfugié-e-s créé par Médecins Sans Frontières après avoir tenté d’en empêcher la création, de l’autre il affiche une volonté de contrôler et d’aboutir à la fermeture du camp.

Mardi, la mairie de Paris annonce la création d’un ou plusieurs camps de réfugié-e-s dans Paris pour répondre à l’apparition récurrente de campements d’exilé-e-s, dans des conditions d’insalubrité et d’une grande précarité (voir ici, ici, ici, ici et ). À Grande-Synthe aussi, il s’agissait de remplacer un campement insalubre par un camp aux normes internationales.

Mercredi, le petit campement de Chocques, près de Béthune, est détruit (voir ici et ). Il n’est pas question là de créer un lieu d’accueil plus digne, ce qui existe est détruit, les habitant-e-s peuvent éventuellement partir à l’autre bout de la France dans un « centre de répit », mais sur place rien ne leur est proposé. Un autre campement devrait se construire un peu plus loin, destiné à être à son tour détruit, comme ça se passe depuis quinze ans. Pareil à Dieppe (voir ici, ici et ), Cherbourg (voir ici ou ) ou Caen, là où les choses n’ont pas trop de visibilité.

Des situations à plusieurs vitesses, selon la visibilité et les rapports de force entre les acteurs en présence.

Sachant qu’il n’y a pas en France de guerre ou de catastrophe naturelle laissant de manière soudaine des milliers de personnes sans abris et nécessitant une réponse d’urgence. Il y a des exilé-e-s qui arrivent en France depuis des années, avec une grande stabilité géographique des lieux de leurs étapes, leur nombre étant en augmentation sensible depuis 2013, c’est-à-dire de manière progressive, et surtout prévisible.

S’il y a des situations d’urgence c’est parce que les mesures adaptées pour faire face à la situation n’ont pas été prises. On fait donc du rattrapage.

Sachant qu’il y a en France un dispositif d’hébergement d’urgence, par principe inconditionnel, c’est-à-dire qu’on doit accueillir toute personne quelle que soit sa situation administrative – avec ou sans papiers. Sauf que ce dispositif est devenu au fil des années de plus en plus insuffisant pour accueillir toutes les personnes sans abri, parce que les moyens budgétaires n’ont pas été alloués pour que le dispositif puisse répondre à l’augmentation du nombre de sans-abris.

Alors on sort du droit commun les dernier-ère-s arrivé-e-s et on leur fait – au mieux, quand l’attention médiatique et le rapport de force le permettent – des camps de réfugié-e-s, à partir desquels on va les disperser sur l’ensemble du territoire dans des « centres d’accueil et d’orientation », pour répartir le « fardeau » dû à leur présence.

Or la question de fond est sommes-nous une société qui accepte que des hommes, des femmes et des enfants vivent à la rue, quels que soient leur origine et leur parcours, ou sommes-nous une société qui consacre les moyens budgétaires nécessaires à ce que ça n’arrive pas ? Et c’est bien un choix qui se pose à un pays qui, crise ou pas, est et reste un pays riche. Riche suffisamment pour offrir à chacun-ne-e un toit, en choisissant de consacrer de l’argent à ça – plutôt qu’à autre chose.

Et cette histoire de camps de réfugié-e-s détourne le regard de cette question. Bien sûr c’est mieux un camp de réfugié-e-s qu’un campement insalubre. Mais est-ce que ça veut dire que nous acceptons de vivre dans une société où des gens vivent à la rue ? Est-ce que nous acceptons que cette décision soit prise en notre nom ? Ou est-ce que nous exigeons que les moyens budgétaires soient mis pour que personne ne vive à la rue ?

Sachant qu’il existe aussi une obligation d’accueil pour les personnes qui demandent l’asile. Que la loi prévoit que leur demande soit enregistrée sous trois jours – dix jours en situation d’urgence, mais quand l’urgence dure des mois elle devient la situation normale à laquelle il faut répondre – donc trois jours. Et à partir du moment où la demande est enregistrée, l’État doit fournir des conditions matérielles d’accueil adéquates.

Il y a une dizaine d’année c’était possible, puis il y a eu une baisse du nombre de demandeur-euse-s d’asile, puis une remontée, et pourquoi ce qui était possible il y a dix ans ne le serait plus maintenant. Mais encore une fois la question est moins celle des exilé-e-s que celle du monde dans lequel nous voulons vivre. Voulons-nous vivre dans un État de droit, où l’État respecte ses propres lois ? Ou voulons-nous vivre dans une société ou tout-e un-e chacun-e peut être soumis-e à l’arbitraire de l’État ?

Et si l’irruption sur la scène publique des exilé-e-s dans le courant de l’année 2015 a mis en tension les contradictions politiques de l’Europe, c’est peut-être – sans doute – en nous renvoyant ces questions sur le présent et l’avenir que nous voulons.

Alors « refugees welcome », non seulement pour ce que vous êtes et que vous nous apportez en partage, mais aussi pour ce que votre venue nous renvoie de nous-mêmes et que nous devons – enfin – nous attacher à résoudre.

 

Dessin Calais droits de l'hommeParce qu’aujourd’hui, c’est comme ça…